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Exposition: Linder. Femme/Objet

Féminisme punk, ciseaux et clafoutis

À l'heure où le féminisme, sous des formes diverses, semble renaître de ses cendres, l'exposition Linder. Femme/Objet au musée d'Art moderne de la ville de Paris donne un coup de projecteur sur une artiste pionnière. Analyse de la mécanique Linder.

« Les collages sont un excellent moyen de déconstruire la manière dont d'autres nous imposent leur vision du monde ». Déconstruction, le terme est juste, même si on pourrait aussi parler de construction (mentale), d'appropriation ou de détournement pour évoquer le mode opératoire principal employé par l'artiste britannique Linda Mulvey, alias Linder Sterling ou Linder. Sa pratique du collage se situe dans la droite ligne de celle des dadaïstes et des surréalistes : faire se télescoper des éléments a priori antagonistes dans une même image afin de créer de nouveaux chemins de pensée, de nouvelles voies de sens.

« Faire s'accoupler les cuisines aménagées et la pornographie »

Chez Linder, visage et corps féminins sont les principaux supports du collage, où peu de place est laissée à l'aléatoire : comme dans la publicité qui assimile la femme à un support commercial, ils sont des lieux d'usage. La fleur, en particulier, dont les pétales s'étalent tout en coloris pastel et en vaporeuses volutes, vient masquer les détails de l'intimité, tout en les mimant et en les désignant. Métaphore du sexe féminin, elle est l'objet trouvé, le hasard poétique, mais aussi, ici, un masque à l'obscénité. Un mélange d'envie et de dégoût qui prend d'autres proportions lorsque Linder, qui nomme ses photomontages des « auto-montages », remplace la fleur par une part de tarte dégoulinant de sucre, ou par un appareil ménager. Des deux piles de magazines qu'elle entasse – féminins et masculins, notamment pornographiques –, elle fait, dit-elle, « s'accoupler les cuisines aménagées et la pornographie afin de voir quelle espèce en naîtra ». Celle, en l'occurrence, d'un monde où le fer à repasser serait le prolongement naturel du corps de la femme, et où sa chair serait comestible comme n'importe quelle pâtisserie industrielle.


Troïka, 2008. Photomontage original. Collage sur page de magazine. Avec l’aimable autorisation de Maureen Paley. ©Linder
 

La récupération est également à l'œuvre lorsque, dans un concert-performance resté célèbre (voir la vidéo), Linder revêt un bustier orné de têtes et de pattes de poulet provenant des poubelles d'un restaurant chinois – nous sommes en 1982, cinq ans avant la fameuse Vanitas, robe de chair pour albinos anorexique de Jana Sterbak. Linder est alors la chanteuse et leader du groupe de punk rock Ludus, fondé en 1978. Elle n'a que vingt-huit ans, mais déjà une dizaine d'années d'activisme féministe derrière elle, fréquente les bars gays de Manchester, où elle passe son adolescence, réalise des pochettes de disque pour les Buzzcocks ou Morrissey, et compile inlassablement les images d'une féminité utilitaire. Beauté froide, Linder utilise son propre corps comme arme de dénonciation : elle colle sur son visage des bouches qui ne disent rien, et pose pour Tim Walker en singeant les poses de la ménagère en tenue légère.

De la salle à manger à la femme à manger

Chez Linder, la critique de l'oppression de la femme rejoint celle de la société de consommation : l'artiste dénonce les codes de celle-ci en assimilant femme et nourriture. De la salle à manger à la femme à manger, elle finit littéralement engloutie, dans les dernières images de l'exposition, sous des glaçages aux tons acidulés, et emprisonnée dans une boîte lumineuse, à la manière des panneaux publicitaires de l'espace urbain. Avec le temps, les montages de Linder se font plus obscènes, plus agressifs – suivant l'évolution de la pornographie et de la publicité. Le bling bling et l'outrance ont remplacé l'érotisme diffus des années 1970, les corps des femmes sont désarticulés, les gâteaux sont tout aussi irréels mais plus écœurants encore. Demeurent quelques images récentes d'une grande poésie, notamment celles réalisées à partir des photos d'un grand pornographe, Pierre Molinier, dont Linder a orné les autoportraits noir et blanc de fleurs et d'oiseaux aux vives couleurs. Hommage à la transgression du corps comme œuvre, et à la réappropriation de soi.


Vue de l’exposition Linder, Femme/Objet au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2013. Photographe : Pierre Antoine.

En partenariat avec Exponaute

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