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L'agenda de Benoît Hické, programmateur de films

Du 05/03 au 11/03

Cette semaine, Benoît Hické nous fait parcourir Paris et ses alentours en plus de 24 images par seconde. On recharge notre pass Navigo pour se rendre de salles de projection en salles de concert, de salles de concert en salles de projection, guidés par ses conseils avisés et par notre curiosité excitée.
Benoît Hické, habitué à l'obscurité des salles de projection 
 

LUNDI 5 MARS // Viv(r)e la banlieue

Le lundi soir, je trace en banlieue. Depuis mai 2010 se déroulent, aux Laboratoires d’Aubervilliers, les séances d’illegal_cinema – une idée née en 2007 au sein du collectif serbe TkH -Walking Theory – rendez-vous régulier lors duquel des spectateurs montrent à d’autres spectateurs des films, dans le but d’en discuter ensemble et, je cite, de « rendre poreuses les frontières entre programmateur et public ». Une seule contrainte : un réalisateur ne peut pas venir montrer ses propres films, « la discussion collective devant l’emporter sur le discours d’autorité auquel nous sommes habitués face à un auteur ou un expert ». 

La séance illegal_cinema #79 (à 20h, en entrée libre) sera animée par Caroline Dauchez, réalisatrice, qui proposera une discussion autour du langage de l'adolescence en banlieue en s'appuyant sur le film « Les Roses Noires » d'Hélène Milano : des adolescentes âgées de 13 à 18 ans qui vivent en banlieue ont la parole, elles parlent de leur langue maternelle, de la langue de cité, de l’école, de leurs difficultés face au langage normé, en exprimant leurs contradictions, en revendiquent leur particularité et l’attachement à l’identité d’un groupe.

Willis Earl Beal pense que Bukowski avait raison 
 

MARDI 6 MARS // Hôtel Terminus

Le mardi, je pense global et je voyage local. « À l’exception des commerçants, les gens qui voyagent sont des inquiets qui ne savent pas rester seuls avec eux-mêmes : ils vont chercher au loin des images neuves qu’ils offrent à leurs yeux, mais leur cœur reste vide ». « Car, chose étrange, la plus belle chose que l’homme puisse faire, c’est d’essayer et de ne pas réussir » (Mesa Selimovic, La Forteresse).

Cette citation en exergue de « Zones », petit livre de 1995 dans lequel Jean Rollin décrit son exploration de la banlieue parisienne, résume bien la mélancolie de ce journaliste/écrivain qui n’a jamais très bien su choisir son camp : chez lui, l’objectivité se teinte de mélancolie, la fiction est nourrie de ses impressions de voyage qui, lointain ou proche, crée un basculement vers l’intime (à lire dans un autre registre l’hilarant roman « Le Ravissement de Britney Spears »). L’Université Paris Ouest Nanterre propose un séminaire autour de et avec Jean Rollin, sobrement intitulé « Jean Rolin : du reportage au roman » (rez-de-chaussée du bâtiment L de l’Université, 200 avenue de la République, à Nanterre : Salle Reverdy, bâtiment L, de 16h à 18h).

Et ensuite retour à Paris pour le concert de Willis Earl Beal, merveille cachée (et très bien défendue par Chryde, sur le site de la Blogothèque) du blues lowfi américain (à la Mécanique Ondulatoire), qui débite ses splendides torch-songs à l'ancienne. Vous pouvez lui écrire (son adresse figure sur son site) et il vous fera un dessin. C'est déjà un nouvel ami. 

Julien Prévieux ne veut pas vendre de la mayonnaise

MERCREDI 7 MARS // La vie mode d'emploi

Il y a quelques années, le livre que j'offrais le plus autour de moi était un petit format intitulé « Lettres de non-motivation », il était signé Julien Prévieux. Il s'agissait de lettres que ce jeune artiste adressait régulièrement depuis 2000 à des employeurs en réponse à des annonces consultées dans la presse, détaillant les motivations qui le poussaient à ne pas postuler. Je voyais dans cette performance littéraire un épatant et féroce instantané de ma génération, celle des péri-trentenaires condamnés à bricoler (et du coup à inventer) leur vie au lieu de suivre des voies tracées par avance, en débordant largement du cadre. Julien Prévieux est aussi plasticien et performer, et il développe sa tactique du « contre-emploi » dans des parcours urbains, des peintures géométriques, proposant une autre vision du monde.

Il est l'invité de l'Observatoire des médias ce mercredi à 18h30 (ENSAD - Amphithéâtre Rodin, 31 rue d'Ulm - 75005 Paris), passionnant cycle de conférences d'artistes, coordonné entre autres par Gwenola Wagon et Stéphane Dégoutin (réalisateurs de « Cyborgs dans la brûme »). 

Noémie Sauve, ceinture noire de corps à corps
 

JEUDI 8 MARS // Humains, trop humains ?

Le jeudi je réfléchis, ou en tout cas j'essaie. Le Musée de l’Homme « hors les murs » propose régulièrement des conférences qu’il serait dommage de croire réservées aux seuls spécialistes en anthropologie, surtout à une époque de questionnements tout azimut sur le destin de l’homme, petite chose hyperconnectée et mégaflippée. On sera donc bien avisé de se rendre à l’Amphithéâtre de l’Institut de Paléontologie Humaine (1, rue René-Panhard 75013 Paris, entrée libre et gratuite) pour écouter Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie, université de Paris-Sorbonne, qui dissertera sur l’horizon du « post-humain » : « l’engouement pour les utopies post-humaines peut être déchiffré comme un symptôme, celui du triomphe des technologies du virtuel. Ces utopies contemporaines, nourries de perspectives techno-scientifiques, annoncent un futur dans lequel nous serions débarrassées des contraintes liées à la finitude humaine ».

Pour l'enchaînement, j'évite avec soin le Bataclan de Wu Lyf (les indignados du pauvre), je zappe l'hommage à Bob Dylan proposé par la Cité de la musique, j'hésite devant Gérard Lenorman au Grand Rex, je me dis que le 676ème retour des papis punk The Fleshtones (Petit Bain) se fera sans moi, et donc je rentre à la casa, après un saut au vernissage de l'exposition collective "Corps à Corps" (Galerie Paplart, 1 rue Charlemagne, 75004 Paris), entre autres pour l'artiste Noémie Sauve et son drôle de bestiaire.

Tim Burton, entre carte blanche et magie noire 
 

VENDREDI 9 MARS // Indignez-vous (ta gueule)

Ce soir, je tente la Maison des métallos, dans le 11ème, pour « Art et restructuration », une manifestation, dont le but, si je comprends bien, est de proposer un autre regard sur les restructurations d'entreprise et souhaite replacer le débat d'un point de vue citoyen et artistique. À partir de 20h30, cocktail (sur invitation) animé en direct par des artistes et des experts, avec la participation de Dj Oof qui se livrera à un Cinémix spécial, un montage forcément zébulon d'extraits de films où le personnel est licencié !

Au programme éventuel de la soirée, un saut à la Maroquinerie pour voir où en est Damo Suzuki, 40 ans après l'album « Tago Mago », de Can (soirée Gonzaï), et si je suis d'humeur cinéphile/geek, j'assisterai à l'impeccable carte-blanche spéciale à Tim Burton (à la Cinémathèque), qui a choisi de rendre hommage aux série B (ou Z) avec « Scream Blacula Scream » (synopsis : une reine vaudou mourante choisit une nouvelle apprentie. Pour se venger, sa véritable héritière, enragée, achète les os de Blacula le vampire à un trafiquant, et le ramène à la vie) et « Le survivant » (synopsis : une guerre sino-russe provoque une épidémie qui anéantit la population mondiale. Le colonel Neville, biologiste de l'armée, a été épargné. Il doit se battre contre une race de mutants). 

Spoek Mathambo, les bras en l'air comme son public pendant les concerts 
 

SAMEDI 10 MARS // Lowtech Coochie

Samedi, elle est belle ma banlieue (sud), je mets le cap vers la Maison des Arts de Créteil afin de visiter l’exposition Lowtech (dans le cadre du touffu festival Exit). Le lowtech, kézako ? Une manière de réinventer les technologies, de fabriquer son kit de survie analogique, d’envisager autrement la décroissance ou tout simplement de lutter contre l’hyperconnectivité (encore elle) ? J'ai envie d'y découvrir les nouvelles facéties mécaniques de Pierre Bastien, de me plonger dans le fourbi noise de Zilvinas Kempinas ou dans le prometteur « aphasiogram » de Bernie Lubell.

Mais cette visite nocturne de l’expo sera surtout l’occasion de découvrir enfin sur scène l’impeccable Spoek Mathambo. Tous ceux qui ont eu la chance de voir le phénomène aux Transmusicales de Rennes ne s’en remettent visiblement pas, il faut dire que le cocktail est corsé : une dose de punk (cf la reprise de « She’s Lost Control » de Joy Division), de kwaito, d’électro et de funk, un mélange baptisé African Coochie Pop par l’artiste lui-même, qui redouble d’énergie sur scène (concert prévu à 21h).

Hiroshi Teshigahara propose une autre métamorphose 
 

DIMANCHE 11 MARS // Survival Kit

Le dimanche, je me masse les tempes, j'avale du thé détoxifiant, je grignote un radis noir en évitant surtout de faire du yoga, je respire un grand coup en regardant le ciel et s'il fait beau je débranche, ça ne vous regarde pas. Mais s'il fait moche, je me plongerai à coup sûr dans un coffret de DVD édité par les Editions Montparnasse intitulé « Penser critique » et présenté, attention, comme un « kit de survie éthique et politique pour situation de crise(s) ». 9 DVD, 47 films, allons-y joyeusement puisqu'il s'agit du nouveau travail de Thomas Lacoste, ce cinéaste qui avait animé en 2007 le collectif L'autre campagne en proposant des entretiens au long cours avec des historiens, des sociologues, des économistes, des magistrats, qui décortiquaient les propositions des candidats. Un autre regard sur les enjeux électoraux à venir, un questionnement accessible de ce que pourrait ou devrait être la démocratie, bref à parcourir d'urgence avant d'aller glisser son bulletin dans l'urne (ça se rapproche).

Mais on a aussi le droit de retourner à la Cinémathèque Française pour voir ou revoir à 14h30 le chef-d'oeuvre de Hiroshi Teshigahara, « La femme des sables », un étonnant huis clos métaphysique dans lequel un entomologiste, subjugué par une femme, se transforme peu à peu en insecte (une métaphore de la position du spectateur?).

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