Saurez-vous parler française ?

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mardi 26 mars 2019
Saurez-vous parler française ?

Le collectif Roberte la Rousse explore le rapport entre la langue française et le genre. À l'occasion de Computer Grrrls, nous avons rencontré ses fondatrices pour évoquer sa mission : lutter contre le sexisme de la langue française, où le masculin l'emporte toujours, en la traduisant au féminin.

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Roberte la Rousse est un groupe cyberféministe en 2016 fondé par Cécile Babiole et Anne Laforet. Son nom fait référence aux dictionnaires du Robert et du Larousse. Cécile Babiole est artiste dans les arts numériques, auteure de performances et d'installations qui mettent en jeu du son, de l’image, du texte, de la voix, de la musique et de la vidéo et travaillant autour de la thématique du langage oral, écrit ou lu. Anne Laforet est artiste, chercheuse, enseignante à la Haute école des arts du Rhin à Strasbourg, auteure d’un livre consacré à la conservation du net art.

En quoi consiste le projet de Roberte la Rousse ?

Notre projet interroge l'imbrication du genre, des technologies et du langage et lutte contre le sexisme inscrit au cœur de la langue française. “En française dans la texte” consiste à traduire un certain nombre de textes du français en "française". Pour cela, nous utilisons un principe systématique : il n’y a qu’un seul genre, le féminin. Pour écrire en française, nous prenons les formes féminines des noms quand elles existent : un directeur devient une directrice, un infirmier une infirmière. Quand elles n’existent pas, nous prenons la forme masculine et nous mettons l’article “la” devant : la tabouret, la verre. Quant aux participes présents, on les met arbitrairement au féminin : en chantante, en mangeante… Nous avons nommé ces règles de démasculinisation de la langue "la bonne usage".

"Il n’y a qu’un seul genre, le féminin"

Comment procédez-vous techniquement ?

Nous avons écrit un algorithme de traduction qui substitue aux formes masculines des mots les formes féminines.

Quels résultats peut-il donner ?

Cette traduction montre à quel point la langue est genrée et les femmes invisibilisées : ça saute aux yeux et aux oreilles. Cela crée également des choses poétiques ou drôles comme “ la course de la yen dépend de nombreuses factrices”, traduction de “le cours du yen dépend de nombreux facteurs”. Ces surprises nées de la traduction automatique nous plaisent beaucoup.

Traduire tout en française, c’est aller au-delà de l’écriture inclusive…

Oui car nous sommes pour l’abolition du genre linguistique. L’écriture inclusive, pour nous, est une étape transitoire, un mal nécessaire. Notre projet est d’ordre symbolique. Nous proposons une expérience temporaire, une autre façon de voir la langue, pour aboutir à d’autres représentations.

Pour l’exposition Computer Grrrls, vous proposez à la fois une oeuvre (Wikifémia - la réseau des computer grrrls) et une performance (Wikifémia - Computer Grrrls, le 20 avril à 19h dans l’Auditorium de la Gaîté Lyrique) construites autour de Wikipédia…En quoi consiste ce travail ?

Nous avons lancé Wikifémia en 2018 pour mettre en scène des biographies de femmes remarquables figurant dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Wikifémia est la contraction de Wikipédia et de "En française dans la texte". L'installation Wikifémia - la réseau des computer grrrls est une visualisation de l'arborescence des articles des femmes qui ont contribué à l’histoire de l’informatique dans Wikipédia. Nous ne mentionnons aucun homme, dans le but de rectifier l’histoire presque exclusivement masculine. Dans la performance, on ne se contente pas de traduire des pages en française : on commente, on rectifie et on ne garde que les liens vers les articles de femmes.

Il s’agit donc autant de mettre en lumière les femmes dans l’histoire informatique que leurs connexions, leurs réseaux ?


Quand on a commencé à travailler pour Computer Grrrls, on s’est rendu compte que les articles de beaucoup des femmes dont on voulait parler avaient moins de trois liens pointés vers eux sur Wikipédia et étaient des "articles orphelins". Or un article orphelin n’est pas consulté car on ne peut pas arriver dessus… Avec notre installation que l'on retrouve en ligne, nous mettons en lumière les liens entre les Computer Grrrls.

Pourquoi Wikipédia vous intéressait ?

Wikipédia nous intéressait parce que c'est un texte écrit collectivement qui évolue sans cesse et que c'est un mini-laboratoire de la société. Wikipédia est écrit par des contributeurs qui sont à 80-85% des hommes… Et c’est le cinquième site par ordre de consultation au monde, après Google et Facebook, soit un endroit très important pour la constitution et la transmission du savoir aujourd'hui. C’est donc un excellent miroir des biais de genre à l’œuvre dans la société.

"Les contributeurs de Wikipedia sont à 80-85% des hommes. C'est donc un excellent miroir des biais de genre à l’œuvre dans la société"

Comment se déroulent vos performances ?

Nous travaillons avec la comédienne Coraline Cauchi. Sur scène, nous utilisons nos trois voix ainsi que des voix de synthèse pour souligner l'écriture collaborative de Wikipédia. La traduction en française rend l’auditoire très attentif. Quand on consulte le public, il nous dit que c’est plus facile d’écouter un texte en française que d’écouter un texte du XVIII en alexandrins par exemple.

À force de travailler sur ce projet, vous arrive-t-il de parler en française dans votre quotidien ?

Parfois oui. Par exemple, on dit désormais systématiquement “pas de la toute” pour “pas du tout” ! Même si cette nouvelle langue n'a pas vocation à devenir une langue vivante.

L'article en française

Retrouvez l'oeuvre et la performance Wikifémia - la réseau des computer grrrls, dans le cadre de Computer Grrrls.