Dorothée Smith parle des films qui l'ont marquée

L'artiste Dorothée Smith a fait de l'hybridation, du genre et de l'identité le socle de son travail (installations, photographies, films, recherche en philosophie). Entre ses expos à Helsinki et au Fresnoy, une résidence à Montréal et un workshop aux Rencontres d'Arles, elle revient sur ses obsessions cinéphiliques.
Trailer de « Dancing » de Trividic, Bernard et Brillat (2002)

Le dernier film vu au cinéma et avec qui ?

Au cinéma, The Artist is Present : Marina Abramović (de Matthew Akers, 2012), avec une louve, au MK2 Beaubourg, quatrième rang à droite. Mais cela date de quelques mois ; depuis, sur le MacBook : Dancing (de Pierre Trividic, Patrick Mario Bernard et Xavier Brillat, 2002), sur l'iPod : Captive (de Brillante Mendoza, 2012), dans l'avion : Madagascar 3 (d'Eric Darnell,  2012). 

Trailer de « Dersu Uzala » de Kurosawa (1975)

Un chef-d'œuvre que vous n'avez pas encore vu ?

Des centaines de milliers… en particulier Dersu Uzala (1975), après une dizaine de tentatives se soldant invariablement par un sommeil profond, malgré ma bonne volonté et mon affection pour Kurosawa. J'ai une phobie particulière des coffrets DVD de grands classiques offerts par Le Monde, que je feins d'ignorer dans ma bibliothèque, et dont la vue quotidienne m'inflige une pression terrible.

Extrait de « Salò ou les 120 Journées de Sodome » de Pasolini (1976)

Ce qui vous fait rire au cinéma ?

Hélène Surgère et Sonia Saviange dans Salò ou les 120 Journées de Sodome (Pasolini, 1976), rejouant d'une façon très étrange une scène de Femmes, femmes (de Paul Vecchiali, 1974), ou la tronche de Catherine Deneuve, paranoïaque, à la fin de Répulsion (de Roman Polanski, 1965).

 

Le film que vous adorez détester ?

Il y en a bien un mais impossible de l'« outer »...

Extrait de « Flesh » de Paul Morrissey (1968)

Le personnage qui vous fait rêver ?

Le Stalker dans le film de Tarkovski, Joe Dalessandro dans Flesh, Trash et Heat de Paul Morrissey, Bastien dans L'Histoire sans Fin (de Wolfgang Petersen, 1984). 

 

Le film que détestez le plus ?

Des films qui ne valent pas l'effort d'être cités : toutefois, je déteste l'impression ressentie à la vision de films dont j'espérais beaucoup, l'univers entier semblant les trouver formidables, et face auxquels je ressens pourtant une incroyable déception. Ces derniers mois : Holy Motors, Amour, Django Unchained.

Extrait de « De la Guerre » de Bertrand Bonello (2007)

Un décor de film dans lequel il ferait bon vivre ?

Aux pieds du monolithe de 2001 l'Odyssée de l'Espace (de Stanley Kubrick, 1968), à n'importe quelle époque, dans la chambre de Benny de Benny's Video (de Haneke, 1993), qui est très cool, dans les maisons de The House (de Sharunas Bartas, 1997), de De la Guerre (de Bertrand Bonello, 2007), et de La Folie Almayer (de Chantal Akerman, 2009). 

 

Vous adaptez un livre au cinéma, de quel livre s'agirait-il ?

N'importe quel livre de Marie NDiaye, peut-être La Sorcière… ce qui tombe très bien, car nous travaillons ensemble, en ce moment, à l'écriture d'un premier long métrage. Son écriture extraordinaire active les zones cinématographiques de mon cerveau plus que n'importe quel film.

Extrait de « Beau Travail » de Claire Denis (1999)

Un film ou une scène qui vous donne envie de danser ?

Le générique de fin de Beau Travail (de Claire Denis, 1999), la chorégraphie de la chanson Yamayo, yamayo, dans The Taste of Tea (de Ishii Katsuhito, 2004) et la reprise de Calypso par Grace Chang, en plan séquence dans l'ascenseur de The Hole (de Tsai Ming-Liang, 1995).

 

Un film interdit par vos parents lorsque vous étiez enfant ?

Je n'ai pas le souvenir qu'il en fut, mais je me souviens de la présence des VHS de Phantom of the ParadiseFarinelli et Adieu ma Concubine, aux jaquettes impressionnantes qui me donnaient l'impression injustifiée d'une interdiction tacite de les regarder.

Extraits/clip de « Les Nuits de la Pleine Lune » d'Eric Rohmer (1984)

Votre musique de film préférée ?

Elli & Jacno pour Les Nuits de la Pleine Lune (d'Eric Rohmer, 1984). 

« Les nuits de la pleine lune
Les fleurs blanches posées sur ses yeux
L'éblouissent et l'empêchent de dormir
Et elle pose sa joue sur la terre mouillée
Et supplie les fleurs de prendre racine. »

Dans un autre registre, la BO d'Orange Mécanique : je trouve génialissime l'idée de Kubrick d'avoir fait appel à Wendy Carlos, que j'adore, pour interpréter du Beethoven et du Purcell au Moog et au vocoder... J'aime aussi énormément le travail d'Eduard Artemiev pour les films de Tarkovski, également conjugué avec des tubes de la musique classique occidentale.

Extrait de « Wilde Side » de Sébastien Lifshitz (2008)

Le film que vous aimez le plus ?

Celui que je connais le mieux : L'histoire Sans Fin, déjà cité. 

 

Une scène qui vous hante et à laquelle vous pensez souvent ?

La rencontre entre Derrida et Ogier dans Ghost Dance (de Ken McMullen, 1983), la lévitation de Maroussia dans Le Miroir (de Tarkovski, 1975), les larmes de Stéphanie Michelini devant Antony interprétant I Fell in Love with a Dead Boy, en introduction de Wild Side (de Sébastien Lifshitz, 2008). 

Extrait de « Mulholland Drive » de David Lynch (1999)

Souvenir du premier film vu au cinéma ?

Difficile de m'en souvenir, par contre je me souviens du premier (et du seul) que j'ai été voir cinq ou six fois en salles, avant l'arrivée du streaming : Mulholland Drive (de David Lynch, 1999). 

 

Le cinéaste absolu ?

Andrei Tarkovski ou Matthew Barney (cela dépend des jours).

Extrait de « Otto; or Up with Dead People » de Bruce LaBruce (2008)

Ce qui vous fait pleurer au cinéma ?

Petra Von Kant attendant son coup de fil, éplorée sur la moquette chez Fassbinder (qui parfois me fait rire aussi), les hybrides un peu ratés, mélancoliques, luttant contre l'angoisse : Little Brother dans The Kingdom (de Lars Von Trier, 1994) ; Seth Brundle dans The Fly (de David Cronenberg, 1986) ; John dans Elephant Man (de David Lynch, 1980) ; Otto dans Otto; or Up with Dead People (de Bruce LaBruce, 2008) ou lorsque ET l'extra-terrestre est retrouvé au fond d'un ruisseau, tout blanc, dans le coma (l'horreur).

« Rubber Johnny » clip de Chris Cunnigham pour Aphex Twin

Un clip vidéo fétiche ?

Tous les clips de Chris Cunnigham, en particulier ceux de Rubber Johnny pour Aphex Twin, Only You pour Portishead et All is Full of Love pour Björk. 

 

Le cinéma ou la vie ?

La vie est toujours peuplée d'absences. Donc : le cinéma, qui est une vraie présence, sans fin ni condition.

ACTU 
Septième Promenade, court métrage tourné à Montréal en hiver 2013 (projections à venir).
Expositions personnelles : la série Hear us Marching Up Slowly (2012) est exposée au Coagchangdi Photo Festival à Pékin jusqu'au 26 mai, puis à Vichy dans le cadre du festival Portraits, du 14 juin au 1er septembre 2013. L'installation Cellulairement est exposée au Musée Laboral à Gijon (Espagne), jusqu'au 9 septembre 2013. À venir, une exposition au Finnish Museum of Photography (Helsinki) au printemps 2014.
Direction du workshop La part d'invisible, dans le cadre des Rencontres Internationales de la Photographie (Arles) du 8 au 13 juillet 2013.