Exposition Panorama 15

De retour du Fresnoy à Tourcoing et du vernissage de l'exposition « Panorama 15 » regroupant les travaux des étudiants, installations vidéo et créations numériques, cap sur des territoires modifiés ou recréés, des figures historiques ou s'effaçant vers l'abstraction, des mondes chimériques.

L'exposition Panorama du Fresnoy permet chaque année de prendre le pouls d'une certaine création artistique qui fait à la fois voler les passeports et les esthétiques, au-delà de l'étalage de chiffres (les deux promotions 2012/13 comprennent 45 artistes de 17 nationalités différentes). Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains est situé dans la banlieue de Lille, à Tourcoing, dans un quartier en totale reconfiguration (ses voisins sont le CRRAV, Ankama, célèbre éditeur de jeux vidéos à la réputation mondiale, et désormais l'Imaginarium). Après un dixième anniversaire célébré en grande pompe et une exposition plutôt critiquée en 2012 (une certaine surenchère « techno » était pointée, qui réduisait parfois les étudiants au statut de laborantins de l'art et leurs pièces à des dispositifs), il était temps de retourner dans le Nord pour voir si le ciel est plus clément. Cap sur le Panorama 15 (sous-titre : Le Grand Tour).

Mode d'emploi de l'effacement


« Corrente » de Ico Costa. Film, 12’, 2013. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains et Original Features

La « pédagogie en acte » (dixit Fleischer) de l'école succède à un recrutement rigoureux. Celui-ci débouche obligatoirement sur la production d’œuvres originales explorant « l’imagerie moderne » : à l'origine, ce vœu pieu était souvent concrétisé sous la forme de pièces d’art vidéo, dont les meilleures ont fait et font toujours le tour des festivals « pluri » (à commencer par celles d'Anri Sala, un ancien du Fresnoy). Mais de plus en plus, et ce en grande partie sur l’impulsion d’Eric Prigent – en charge de la création « numérique » – les élèves, encadrés par des artistes invités-enseignants (qui eux aussi sont invités à produire des oeuvres), se tournent vers des procédés « installatoires » jamais loin, par ailleurs, des dynamiques du cinéma. La visite de l'expo annuelle du Fresnoy repose donc sur un principe de frustration car s'il est possible de découvrir toutes les installations, l'essentiel des films reste caché, sauf à camper trois jours sur place. Parmi les films visibles le jour du vernissage, on retiendra le très dense Corrente, réalisé par Ico Costa. La trame est ténue : il s'agit de la sortie de prison d'un homme, qui disparaît le lendemain. Les minutes s'égrènent et le film verse peu à peu dans l'abstraction la plus complète, Costa ayant refilmé la même séquence à maintes reprises, jusqu'à obtenir une pâte sonore et visuelle (ocre / orangée) du plus bel effet. Une matière filmique très belle, ultra numérique mais presque palpable, qui figure l'effacement d'une existence.

Documentaire installé


Yasmina Benari, A Familiar Place, Installation, 2013. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Parmi les installations proposées, on retiendra surtout celles qui échappent à la surenchère technologique susmentionnée et dont l'intérêt repose sur une idée-force éloignée des considérations sur le processus (un des travers principaux des promos antérieures, comme si un peintre était fasciné par son pinceau ou par la trace que celui-ci dépose). Il n'est de meilleure technique que celle qu'on oublie et c'est précisément ce qu'on se dit devant le projet de Yasmina Benari, A Familiar Place. Cette « installation documentaire » interroge longuement Albert Arié, alias « Titi », un juif égyptien communiste qui vit dans le même appartement du Caire depuis 78 ans. Son balcon donne sur la place Tahir, ce qui lui a autant permis d'observer la révolte populaire de janvier 2011 que celle de 1952. À travers des vidéos et des photographies, on rentre dans l'intimité de ce témoin et héros privilégié de l'Histoire égyptienne (il fut condamné pour son opposition au régime). La force de l'installation de Yasmina Benari est d'offrir un contrepoint à la parole et au visage de « Titi » grâce à un écran qui figure son balcon, et donc son poste d'observation favori. Le regard plonge dans la place Tahir, qu'on voit palpiter sous nos yeux, juste sous la nef du Fresnoy. Le parcours de l'installation dessine le passage d'un espace passé intérieur à un espace d'observation. Ce travail simple en apparence parvient à restituer la complexité des strates de l'histoire, et on en se félicite que l'équipe pédagogique du Fresnoy ait souhaité soutenir un tel projet, en prise avec l'époque tout en donnant des perspectives inédites.

Reel 2 Real


Hicham Berrada, Natural Process Activation #1 Arche, 2013. Installation. Courtesy of the artist and Dominique Fiat, Paris

Une autre démarche à la fois plasticienne et connectée au réel, ou en tout cas à ses potentialités : celle de Hicham Berrada, que beaucoup ont découvert au Palais de Tokyo au printemps. Ce jeune artiste « qui monte » a l'habitude de mêler intuition et connaissance, science et poésie. Il met en scène les changements et les métamorphoses d’une « nature » activée, chimiquement ou mécaniquement. Du laboratoire à l’atelier, de l’expérience chimique à la performance, Berrada explore dans ses oeuvres des protocoles scientifiques qui imitent au plus près différents processus naturels et/ou conditions climatiques. Avec Natural Process Activation#1 Arche, il cherche à « recréer la vie », selon ses propres mots, en se considérant comme un « régisseur d'énergies » qui fait le choix du cadre et du référentiel. Une énorme cuve contient 5000 litres d'eau, des bases puriques, des sucres, qui sont chauffés et pollués. Des formes flottent, intemporelles. L'installation se veut un tableau à la fois vivant et mort. Elle imite les processus naturels et fait émerger un monde chimérique, telle une peinture dont on attendrait le sujet. Cette « marmite spéculative », selon les termes de Berrada, est fascinante. On ne sait combien de temps il faudrait rester planté là à l'observer avant d'en saisir les évolutions, mais cette indécision constitue tout le sel de cette installation, à la fois hypertechnologique et toute simple. Un véritable acte de création.

Ich bin Robinson


Elsa Fauconnet, Green Out. Film / Installation, 2013. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

D'autres projets saillants de cette exposition interrogent, eux, la question d'un supposé « paradis perdu », ou en tout cas plutôt mal parti. On pense à Elsa Fauconnet et à Green Out, qui se déploie, sous la forme d'un film et d'une installation, autour de l'orchidée tropicale (envisagée comme l'emblème du kitsch de notre époque ?). L'artiste nous amène dans un gigantesque parc aquatique près de Berlin (déjà filmé par Marie Voignier en 2009 dans Hinterland). Ce parc contient une immense serre tropicale. On y suit un jeune homme barbu, qui se perd dans ce faux paradis végétal, légèrement hébété. Un Robinson moderne, enserré dans un enfer de métal et d'exotisme de pacotille. Plus loin, un groupe de touristes s'égare à son tour dans le fond vert d'un plateau de tournage, puis une botaniste raconte les orchidées et enfin un architecte évoque sa passion pour les serres. En résonance avec ce film un brin décousu, Elsa Fauconnet a disposé des orchidées dans un caisse dont les parois opaques dévoilent les contours, par un joli jeu de lumières. L'agencement du film et de l'installation, étonnamment « cheap » dans un école favorisant d'ordinaire les hautes technologies, intrigue. L'orchidée pourrait symboliser un ailleurs fantasmé, le premier indice d'une destination tant espérée, et sur laquelle on butte fatalement.  

Globodrome(s)


​« Terra Incognita » de Pauline Delwaulle. Installation numérique, 2013. Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

C'est ce désir de voyage, de cartographie des fantasmes, que s'est ingénié à désigner Pauline Delwaulle en développant un projet a priori opposé à Green Out mais qui opère pourtant comme son extension. Terra Incognita est l'une des rares installations dites « numériques » de l'exposition. Encore en développement le jour du vernissage, elle cherche néanmoins à « retrouver une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs », selon l'artiste. « Je souhaite jouer des codes de la cartographie, vider la carte, ne laisser que des traces, mais des traces qui disent le monde. Tenter de réintroduire de l'inconnu dans le connu, afin de faire apparaître un autre monde sous le monde ; déplacer le regard », ajoute-t'elle. La carte interactive, qui fonctionne comme une grande tablette numérique, nous incite à la perte des repères. Elle ne mène nulle part. Libre à chacun, au gré de ses envies et de ses gestes, de redéfinir les contours du territoire, voire de le renommer par le jeu des traductions aux approximations très poétiques.


 Le Havre, série photographique Sealine, Renaud Duval, 2013. Production Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains

Autre tentative de relire le monde à l'aune de données à la fois intime (le regard) et objectives (les mutations climatiques), la série photo de Renaud DuvalSealine. Ce travail, réalisé à la chambre (argentique donc) s'intéresse à des territoires en mutations, dans le Nord-Ouest de la France, aux Pays-Bas et en Belgique. Les cieux sont bas, les couleurs délavées, le littoral saisi dans sa torpeur hivernale. Le projet est celui d'une dystopie « fake » : l'augmentation du niveau de la mer modifiera les paysages et les horizons. Renaud Duval nous donne à voir un avenir catastrophiste mais tout joue sur le doute dans ces espaces envahis par les eaux. Dommage peut-être qu'à force de distanciation (et de retouches d'images), l'artiste ne propose qu'une vision froide et un peu plate.

Manufactured Landscapes


« Grüsse aus » de Nicolas Moulin. Photographies, 2013. Production Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains

Ce souci d'éviter les clichés SF infuse lui aussi le travail de Nicolas Moulin. L'artiste, professeur invité cette année au Fresnoy, a eu la possibilité de développer une nouvelle série de six photos grand format intitulée Grüsse aus. Ce projet se veut clin d'oeil à sa collection de cartes postales. « Ces architectures futuristes présentes sur les photos appartiennent à un passé, aux rêves modernistes inachevés. Elles deviennent des souvenirs implantés dans des rêves d'avenir tombés en obsolescence. Des cartes postales spectrales expédiées depuis l'autre monde ». Et cet autre monde, comme toujours chez Moulin, est innervé d'images en provenance directe du bloc soviétique. Mais ces images sont des reconstructions. Tout est faux, dans ces visions ultra réalistes qui opèrent, toujours selon Moulin, comme « la vision intérieure d'un rien, un quatrième monde uchronique » plus que jamais marqué par l'ouvrage de Frédéric Chauvin sur l'architecture soviétique (CCCP, Cosmic Communist Construction Photographed, Taschen, 2011). Et l'artiste de raconter le soin maniaque apporté au design en 3D de ses photo-montages utra-sophistiqués, high-tech certes mais qui brouillent les repères en fabriquant un nouveau monde basé sur d'anciennes utopies. Le tout en musique puisque à l'occasion de l'expo Panorama 15, un nouvel album de Christian Viallard verra le jour sur le label Grautag Records, dont le graphisme sera relié à la série Grüsse aus

Panorama 15 - Le Grand Tour, jusqu'au 21 juillet 2013