Festival Gamerz 2012

Gamerz, c'est le festival d'arts numériques qui monte en puissance à Aix-en-Provence. Pour son édition 2012, crise et angoisses apocalyptiques étaient à l'affiche, sur le mode du contrepied et de l'humour noir. Quentin Destieu et Sylvain Huguet, ses co-fondateurs, présentent le programme.

Everything Always Everywhere de Rafael Rozendaal (installation in situ, 2012)
 

Pouvez-vous présenter le festival en quelques mots ?

Quentin Destieu : Le festival Gamerz existe depuis 2006. C'est un festival qui est relativement jeune : c'est la 8ème édition cette année. Le mot gamerz est utilisé par les joueurs, les hardcore gamers ; c'est pour notre côté jeu vidéo. Nous, ce qui nous intéressait au niveau art contemporain / art numérique, c'était de réutiliser ce mot en disant qu'on voulait créer un festival dans lequel le spectateur puisse lui-même jouer avec les œuvres ; ou inviter des artistes qui jouent avec les médias qui les entourent.
 

Dans quelle mesure le fait de se trouver à Aix-en-Provence influence votre programmation. Est-ce qu'il y a une communauté d'idées qui serait spécifique à la région ?

Sylvain Huguet : Nous sommes deux anciens étudiants de l'Ecole d'Art d'Aix-en-Provence où on s'est rencontrés avec Quentin. C'est une école qui développe beaucoup de projets autour des nouvelles technologies. C'est comme ça qu'on en est venus à ces nouveaux médias. À Aix-en-Provence, il y avait le festival Arborescence qui nous a beaucoup influencé au moment où on était étudiants. On a découvert la culture numérique dans l'art contemporain et on a eu envie de créer un festival qui parle de cette culture-là.

Quentin Destieu : À Aix-en-Provence, il y a un terreau assez fertile au développement de tout ce qui est installation interactive, programmation informatique, 3D et toutes ces choses-là, et qui a effectivement été lancé par l'École d'Art à un certain moment. Il y a très peu d'artistes sur Aix-en-Provence – c'est quand même une petite ville –, mais sur la région PACA il y en a quand même beaucoup qui travaillent avec ces médias-là.

 

Mon ordinateur commence à fumer de Quentin Destieu & Sylvain Huguet (installation multimédia, 2012)
 

Comment avez-vous sélectionné les artistes présentés dans cette édition 2012 ?

Quentin Destieu : Cette année, on avait envie de jouer un petit peu avec l'idée d'Apocalypse maya en 2012. On ressent fortement la crise : on avait envie de partir sur un festival qui soit un peu le reflet de son temps, d'interroger les artistes sur des problématiques et sur des médias actuels.

Sylvain Huguet : En rigolant, on se disait que ce serait peut-être le dernier festival qui aurait lieu à cause de l'Apocalypse : « Si ça se trouve, il n'y en aura pas en 2013 ! ». Après, on a essayé de l'envisager avec une vision décalée et justement de ne pas du tout être dans un côté paranoïaque ou flippé, le prendre plutôt avec humour et inviter des artistes qui prennent ces notions-là et parlent de tout ce qui se passe actuellement, que ce soit au niveau écologique, difficultés financières, toutes ces problématiques-là... mais en essayant de le prendre avec humour.
 

Est-ce que, à vos yeux, on peut parler d' « esthétique de crise » par rapport aux artistes que vous avez sélectionnés ou une partie d'entre eux ?

Quentin Destieu : Je ne crois pas qu'on puisse parler d' « esthétique de crise ». Je sais pas vraiment ce qu'on pourrait appeler une « esthétique de crise ». Là, c'est quand même des gens qui se donnent les moyens de produire des œuvres, même si effectivement il y a beaucoup de do it yourself. On voit qu'actuellement l'art numérique n'est pas financé à hauteur de ce qu'il pourrait être. Alors effectivement les œuvres qu'on propose au public et que les artistes développent tournent autour de tout ce qui touche à l'économie, à l'écologie ou au do it yourself notamment. Avec la montée en puissance des fablabs, on voit bien comment un individu peut tendre vers l'autosuffisance... C'est ça qui nous intéresse et on voulait le montrer à travers les pièces présentées dans cette édition. Il y a beaucoup de pièces qui ont été développées dans les résidences qu'on propose aux artistes et d'autres qui n'ont pas été créées dans nos résidences mais spécialement pour le festival.

Sylvain Huguet : On essaie de choisir des artistes qui proposent un regard sur le monde d'aujourd'hui, alors forcément il va y avoir une tendance à parler de la crise d'une certaine manière, que ce soit de près ou de loin.

 

Hold on de Emilie Brout & Maxime Marion (installation interactive, 2012)
 

Il y a beaucoup d'installations dans votre sélection cette année ; et quand ce ne sont pas des installations, ce sont des œuvres dématérialisées, avec une grande part d'interactivité, où la perception ou l'expérience du spectateur sont importantes : il devient acteur ou joueur. Est-ce quelque chose d'important pour vous ? Ou cela ne vous dérangerait de présenter une exposition complètement dématérialisée ?

Quentin Destieu : Alors il y a deux choses un petit peu différentes : ce qu'on appelle l'image virtuelle, dématérialisée, l'image 3D, la téléprésence, toutes ces choses-là, et d'un autre côté il y a l'interactivité. Pour nous, l'interactivité c'est quelque chose qui est relativement important. Au niveau art contemporain, on ne voulait pas être dans un art qui fasse référence à l'art contemporain lui-même. On voulait que le spectateur n'ait pas forcément une place de spectateur, quelles que soient les œuvres qu'il soit amené à rencontrer ; mais qu'il puisse devenir, par le biais de l'interface, auteur - voire réalisateur ou monteur sur la création de Maxime Marion et Emilie Brout par exemple - et pouvoir agir sur l'installation. C'est aussi par rapport à la thématique qu'on évoquait tout à l'heure – le monde en crise et le do it yourself –, la volonté d'affirmer l'émergence d'un savoir-faire personnel qui est là pour essayer de recentrer les préoccupations et les possibilités de l'individu dans cette société en crise.

Sylvain Huguet : Quelqu'un qui n'a pas forcément une culture de l'art contemporain va pouvoir s'approprier les œuvres du fait qu'elles sont interactives et qu'elles sont ludiques. Pour moi, il y a aussi deux choses : il y a les œuvres interactives et les œuvres ludiques, parce qu'elles ne sont pas forcément toutes interactives. Le jeu, pour nous, c'est une manière d'amener les gens à se poser des questions sur le monde actuel par le biais d’œuvres d'art, sans être forcément habitués à aller dans les musées, dans les galeries ou être plus généralement confrontés à l'art contemporain. Notre public est hyper large : ça peut aller des enfants jusqu'à n'importe quel âge, ça peut être des professionnels de la culture comme des gens qui n'ont jamais été dans un musée. C'est ce qui me plaît dans Gamerz, d'arriver à avoir un public qui est super large.

Quentin Destieu : Il y a la volonté de proposer des expositions de qualité qui sont complètement gratuites, des performances... Le festival est entièrement gratuit et à aucun moment on ne demande au public de participer financièrement – on pourrait faire des petits tarifs – mais là, c'est vraiment la volonté d'inviter des gens qui ne s'intéressent pas facilement à ces choses-là, et qui – grâce à cet évènement – pourraient se dire à un moment : « Il y a cette petite expo gratuite, pourquoi ne pas aller voir ? ». C'est vraiment une porte d'entrée dans le festival, à travers tout le circuit des six lieux dans le centre ville.
 

Avez-vous déjà des pistes de travail pour la prochaine édition de Gamerz ?

Quentin Destieu : On parlait tout à l'heure de tout ce qui est dématérialisé. Les imprimantes 3D, c'est vraiment des technologies dont on s'est emparés il y a quelques temps. Et on pousse des artistes qui n'ont pas forcément le savoir-faire pour développer ce genre d'installations à travailler avec ce médium. On est notamment en train de travailler sur la modélisation 3D de la Fondation Vasarely avec une équipe de chercheurs de République Tchèque et Stéphane Kyles, un artiste français qui travaille avec nous. On travaille aussi sur la création d'un hologramme qui devrait voir le jour pour la prochaine édition et qui se tiendra dans une pyramide inversée de 3 mètres de côté !