Interview de Jill Magid

Autant l’art contemporain traite souvent de la surveillance, autant la surveillance semble avoir des difficultés à traiter avec les artistes. Dans cette interview, Jill Magid revient sur son expérience avec les services secrets néerlandais et nous fait découvrir son dernier projet chez Yvon Lambert à partir du 21 juin.
Jill Magid [source]

En 2008, vous avez été choisie par les services secrets néerlandais afin de concevoir une œuvre artistique pour leurs nouveau locaux à la Hague. La commande spécifiait que votre production devait prendre pour thématique « Ce qui menace “l’ordre démocratique”». Pourquoi pensez-vous qu’ils vous ont choisie en particulier et quelle proposition leur avez vous faite ?

En 2005, l’AIVD, les services secrets néerlandais se sont installés dans de nouveaux locaux. Consécutivement à la vague de « terrorisme global », leurs effectifs ont doublé et ils avaient besoin d’un quartier général plus grand. D'après la loi, un pourcentage du budget total de ce projet devait être alloué à la commande d’une œuvre d’art spécifiquement réalisée pour ce bâtiment et c’est moi qui ait été choisie pour la concevoir.

Plutôt que de faire quelque chose dans mon studio et l'exporter ensuite dans ces nouveaux bureaux, j’ai décidé d’impliquer l’AIVD sur le plan personnel. Je voulais comprendre ce qu’était exactement les services secrets et quel était leur fonctionnement en interne. Je leur ai donc demandé de m’embaucher en tant que Directrice du Service des Données Personnelles. Ils ont minutieusement examiné mon dossier avant de me donner un certificat de sécurité et m'embaucher. Ma mission : « Donner un visage humain à l’AIVD ». 

De 2005 à 2008, j’ai interviewé de nombreux agents des services secrets. Nos conversations avaient lieu dans des bars et dans des lieux publics quelconques. Pour moi, le but de ces rencontres était de collecter des informations personnelles sur les agents afin de préciser le visage cette organisation.

« Le secret en lui-même est bien plus beau que sa révélation. »

Suite à ces rencontres, vous avez présenté dans une galerie de La Hague une exposition intitulée Article 12. Elle regroupait une série d'œuvres hétéroclites dont des mots écrits en néon que l’on a récemment pu voir à la Maison Rouge. Qu’est-ce que l’article 12 ?

J’ai découvert l’existence de l’article 12 au cours de mes recherches. Il était mentionné dans une parution intitulée The Kingdom of The Netherlands Bulletin of Acts, Orders & Decrees (Le Bulletin des Actes, Arrêtés et Décrets du Royaume des Pays-Bas). Il stipule qu' « il ne peut y avoir aucune utilisation de données personnelles basée sur la religion ou les convictions personnelles, ou sur la race, l'état de santé ou la vie sexuelle ». J'espérais – en collectant des données personnelles sur les agents – arriver à mieux comprendre l’organisation pour laquelle ils travaillent. Les mots en néon qui constituent l’installation I Can Burn Your Face proviennent du carnet de notes dans lequel je les décrivais pendant nos rencontres. Les mots étaient le seul pouvoir que j’avais car je n’avais pas l’autorisation de les prendre en photo ni d’enregistrer nos conversations, hormis avec un stylo et du papier.

Les services secrets néerlandais ont craint que vos œuvres mettent en danger leurs agents, qu'elles puissent les « cramer » comme titre l'installation I Can Burn Your Face. Pouvez-vous expliquer cette expression ? Est-ce que que votre travail a été considéré comme une fuite potentielle ?

Alors que mon projet avançait, plusieurs des agents avec qui j’avais été en contact m’ont dit que je commençais à être dangereuse pour leur sécurité. J’ai été très étonnée sur la raison et je leur ai demandé de m’expliquer pourquoi. Leur réponse : I Could Burn Them, je pouvais les cramer, cramer leur couvertures. I Could Burn Them signifie exposer leur identité, car je disposais en effet de beaucoup d’informations personnelles les concernant. J’ai décidé de m’emparer de cette idée – du fait que je pouvais cramer, brûler leur identité – et je l'ai prise au pied de la lettre. J’ai sélectionné des descriptions d’agents dans mes carnets et les ai écrites sous la forme de néons rouges incandescents.

 

I Can Burn Your Face, Series of 18 spies, installation room of 6 spies. 2008

Les mots semblent avoir pour vous une certaine importance ; et même si l’écriture n’est pas votre unique médium, c'est à elle que va votre préférence : vous publiez beaucoup de textes, constituez et manipulez des ouvrages. Pour mener à bien toutes vos entrevues, vous avez dû apprendre un argot spécifique puis il vous a fallu parvenir à les retranscrire « sans en dire trop ». Est-ce que cette expérience, dans laquelle les mots sont dangeureux et secrets, vous a fait appréhender le langage autrement ?

L’enjeu pour moi n’est pas de révéler des secrets (ou des identités secrètes) mais de comprendre pourquoi et comment les secrets sont gardés. La première phrase de mon livre (Becoming Tarden), qui relate mon expérience auprès de l’AIVD, est « Le secret en lui-même est bien plus beau que sa révélation ».

Par la suite, vous avez souhaité publier le manuscrit qui contenait les notes prises au cours des entrevues avec les agents. Quelle a été la réaction des services secrets ? Quelles ont été les plus grandes difficultés que vous avez rencontrées au cours de ce projet ?

J’ai été employée par les services secrets afin de dessiner leur vrai visage et j’ai dû le faire en dépit de nombreuses et très lourdes restrictions. Un des agents – mon espion préféré – m’a dit qu’on m’avait confié là une tâche impossible. Je trouve ça intéressant, si ce n’est ironique, qu’ils m’aient embauchée pour leur donner un visage pour finalement effacer le mien en confisquant une partie des œuvres réalisées pendant cette commande et en tronquant 40% du livre Becoming Tarden que j'ai écrit à leur propos.

 

Malgré cette coupe franche, Becoming Tarden a quand même été exposé à la Tate Modern en 2009/2010, de telle sorte qu’il soit complètement inaccessible et illisible pour le public. Quels ont été les réactions du public ? Ont-ils compris la raison de cette scénographie particulière et les implications qui se trouvaient derrière ?

J’ai obtenu l’autorisation du Directeur de l’AIVD de présenter Becoming Tarden « comme une œuvre d’art sous vitrine, le temps d’une seule et unique exposition, après quoi le manuscrit serait dépouillé de toute information sensible, ne serait jamais publié et deviendrait la propriété permanente du gouvernement néerlandais ». J’ai également pris cet impératif au pied de la lettre en exposant la version non-censurée du livre à la Tate Modern dans le cadre de mon exposition monographique intitulée Authority to Remove en 2009/2010. J’ai également rédigé une sorte de lettre de rupture au Directeur de l’AIVD acceptant de lui laisser me confisquer le corps de mon livre. Le dernier jour de l’exposition, des agents sont venus avec un porte-documents. Ils ont glissé le manuscrit dedans et sont partis avec. En ce sens, l'exposition fut une sorte de performance.

Considérez-vous que les coupes effectuées sur votre manuscrit et sa classification ultérieure soient une forme de censure ?

La définition de la censure est « la suppression de la parole ou toute autre forme de communication publique qui puisse être considérée désobligeante, blessante, confidentielle ou dérangeante selon les termes posés par un gouvernement, un organisme médiatique ou un organe de contrôle ».

« Regarder les effets que produisent le spectacle plutôt que le spectacle lui-même. »

La galerie Yvon Lambert accueillera votre exposition The Status of the Shooter dans les prochains jours (du 21 juin au 26 juillet). Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce nouveau projet ?

Il est très différent de The Spy Project. C’est la notion du corps qui m’a particulièrement intéressé dans ce projet. The Status of the Shooter est la recherche d’un corps au cours d’une fusillade dans une école, entre la détresse mentale et la réponse institutionnelle qui y est apportée. Fin 2010, un étudiant de l’Université du Texas portant une cagoule et armé d’un AK-47 a traversé son campus en tirant en l’air et par terre. Il a fini par se donner la mort dans la bibliothèque. J’étais à Austin à cette époque pour faire des recherches sur une autre fusillade qui avait fait les gros titres et j'en ai profité pour demander à la police l'accès au dossier concernant ce suicide, comme m'y autorise le Freedom of Information Act. J'ai donc reçu un paquet contenant des séquences de caméra de surveillance ainsi que les enregistrements des appels d'urgence concernant l'incident.

Les gens sont généralement très surpris que j’ai pu avoir accès à ces dossiers. Or je pense qu’une partie de mon travail traite justement de la notion d’accessibilité. J’utilise les informations auxquelles le système m’autorise un accès libre (même s’il ne me le donne qu'exceptionnellement, comme avec The Spy Project par exemple) alors qu’on les croit de fait inaccessibles. À chaque fois, je cherche une faille et je m’y engouffre. Ensuite, je recadre, je juxtapose, j’ajoute parfois du contenu matériel, des significations immatérielles.

Dans The Status of the Shooter, je me sers de ces enregistrements comme d’une matière première, pour explorer les significations possibles que peut prendre une fusillade et ou un suicide dans une école, en faisant le lien avec un évènement fictionnel et dramatique. Pour l'installation – qui comprend une multiprojection sur cinq écrans, un montage sonore ainsi que des éléments sculpturaux – j'ai synchronisé et retranscrit ce matériel audio et vidéo pour donner l'impression qu'il a été écrit pour une représentation devant un public. Les écrans sont disposés dans la salle de façon à reproduire l’emplacement des voitures de police devant la bibliothèque. Ils diffusent les images prises par les caméras embarquées. On entend également les enregistrements sonores des conversations des policiers à l'intérieur de la bibliothèque, ce qui donne une sensation d’ubiquité au spectateur. Je voulais transcrire cet évènement, cette mise en scène comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre, comme si elle avait été écrite pour être vue par des spectateurs. Je voulais regarder les effets que produit le spectacle plutôt que le spectacle lui-même.

The Status of the Shooter

Ces projets très différents trouvent finalement des points de concordance. La présence de livres semble en être un autre, et même de livres qui symbolisent et qui incarnent un manque, une absence, une disparition…

En effet, il y a d’abord une version personnelle de Faust dans cette installation. J’ai repris le livre et je l’ai ré-edité en le faisant s’achever au moment où Faust pense se donner la mort et va porter le poison à ses lèvres. Dans l’original, il finit par ne pas le faire mais dans mon édition l’ouvrage se conclut à se moment-là et les autres pages sont laissées blanches. Je considère que ce livre symbolise le corps manquant du jeune homme, car – très ironiquement – celui qui a mis sa mort en scène est complètement absent des images d’archives. C'est donc de la recherche de ce corps qu'est née cette installation.

Comme pour The Spy Project, The Status of the Shooter approfondit les thèmes qui sont au cœur de mon travail, comme le désir de situer la présence du corps de l’individu au sein d'autres organes : sociaux, privés ou d’état.