Interview de Nicolas Maigret

Faire vibrer la matière, découvrir l’acoustique d’une architecture, redéfinir un lieu en le détournant de son usage – en inscrivant un espace dans le temps de la performance artistique, le projet « Resonant Architecture » du collectif Art of Failure change notre regard et notre écoute.

Quelles sont les intentions artistiques en jeu dans un projet tel que « Resonant Architecture » ?

Ce projet de mise en résonance de bâtiments vise à exprimer le potentiel vibratoire et acoustique de structures architecturales qui sont envisagées comme des sortes d'instruments trouvés. Nos interventions sont assez minimales dans le sens ou seules quelques fréquences de vibrations spécifiques au bâtiment sont émises dans la matière. Nous faisons ensuite confiance à la richesse acoustique et aux « imperfections mécaniques » de sa structure pour générer une complexité sonore. Dans ces lieux souvent inaptes à recevoir des évènements publics, l'enjeu est aussi de créer des situations d'étrangeté dans lesquelles la curiosité et l'attention se trouvent amplifiées permettant de faire naître une qualité d'observation et d'écoute sur les bâtiments investis.

Resonant Architecture

L’architecture semble donc servir autant d’instrument inédit que de lieux de diffusion, concentrant en un espace et une structure les fonctions de création et de diffusion. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous servir d’un bâtiment pour proposer une performance sonore et une expérience perceptive si particulière ?

La genèse de ce projet est assez longue. Fin 90 durant mes études en école d'art, je commençais à travailler les installations sonores, me confrontant de manière récurrente à la question de l'espace physique de diffusion du son et donc à celle de l'empreinte d'un site sur l'expérience sonore. En tant qu'artiste et musicien, c'est une notion qui m'a rapidement intéressé. Un réflexe par défaut en musique consiste à se projeter dans un espace de diffusion idéal – une sorte d'équivalent du White Cube en art – ce qui aboutit souvent à une déception au moment de découvrir la salle de concert. D'où l'idée de retourner ce problème et de composer en fonction d'un contexte de diffusion et de ses qualités. Il m'a fallu attendre de travailler avec le laboratoire Locus-Sonus à Aix-en-Provence pour identifier la méthodologie et les techniques qui permettraient d'explorer le domaine des résonances architecturales. Nous avons commencé avec Charles Bascou au GMEM à Marseille en concevant un programme permettant d'identifier les fréquences précises de résonance d'un lieu. Nous utilisions un ordinateur relié à un simple caisson de basse et à des micros omnidirectionnels. Le projet a alors été présenté essentiellement dans des galeries et espaces d'exposition. Le travail s'est ensuite poursuivi avec Nicolas Montgermont. Nous avons très vite choisi de prolonger le principe en choisissant des bâtiments spécifiquement pour ce projet, afin de ne plus être dépendants des invitations dans des contextes souvent très semblables. Notre objectif étant de repenser à chaque fois le dispositif en fonction d'un site inhabituel. L'équipe s'est encore élargie plus récemment autour des documentaires, avec Jérémy Gravayat pour la vidéo et Yann Leguay pour la partie audio.

Le projet « Resonnant Architecture » constitue désormais une série de performances filmées qui mettent en vibration des espaces architecturaux. Comment choisissez vous les bâtiments que vous faites résonner ?

De manière relativement empirique une grille de sélection s'est progressivement dessinée, elle nous permet d'identifier les lieux les plus adaptés à nos attentes. Les principes de base sont par exemple: qu'ils ne soient pas trop identifiés par le public – qu’ils ne soient liés ni à l'art ni à la musique – qu'ils ne soient pas mitoyens mais au contraire qu’ils s’apparentent à des formes isolées, sculpturales – que leur conception soit un maximum fonctionnaliste – qu'ils n'aient pas ou peu de décorum, de traitement d'isolation – que leur histoire et leur forme nous interpelle – ou encore que leur inscription dans un contexte géographique plus large crée une tension. Après avoir repéré un lieu possible sur le papier ou en ligne, la réalisation commence souvent par tout un travail d'approche, de rencontres, d'explications du projet, de négociations, voire d'autorisations. De l'identification d'un lieu potentiel à la réalisation d'un évènement, il peut se passer un à deux ans. À vrai dire, c'est l'une des phases les plus complexes qui n'aboutit pas systématiquement. Ce qui peut conduire à des réalisations plus spontanées sans autorisations préalables comme récemment avec Jérôme Fino dans des cuves à pétrole militaires désaffectées près de Marseille.


Un site militaire désaffecté près de Marseille – Lien vers les images du tournage

Quels sont les moyens techniques mis en œuvre afin de faire vibrer ces bâtiments ?

Nous utilisons sensiblement la même méthode afin de comprendre les caractéristiques singulières de chaque bâtiment. En général, nous effectuons d'abord un repérage sur place afin de se faire une première impression et appréhender le lieu, ses matériaux, ses volumes, et le son environnant. Ensuite quand cela est possible, nous testons rapidement la réaction du bâtiment aux fréquences basses. À ce stade, si le choix du lieu nous semble pertinent, nous prévoyons environ une semaine de travail sur place avant l'évènement. La première étape consiste à positionner des caissons de basse et éventuellement des vibreurs au sein de la structure architecturale. Ensuite nous analysons les fréquences précises qui activent le bâtiment. Cette première sélection de fréquences est la base du dispositif. En fonction du comportement du bâtiment – de son acoustique, de sa durée de réverbération, de son contexte – nous définissons les grandes lignes de la structure temporelle qui sera mise en place. Cette structure sonore très minimale, intégrant quelques fois des retours au silence, est pensée pour laisser le bâtiment s'exprimer au maximum et permettre au visiteur de se déplacer physiquement dans la complexité des réactions acoustiques de l'édifice. Ce système existe alors sous deux formes possibles. L'installation sonore qui repose sur une composition générative produisant des variations infinies autour d'une trame que nous programmons et le concert où nous improvisons sur la base des fréquences précédemment identifiées.


Un dispositif de mise en vibration et de captation

Parmi les architectures insolites que vous avez investies, pouvez-vous nous donner des exemples de lieux et de performances qui vous auraient particulièrement marqué ?

Parmi les sites explorés ces dernières années, certains restent des expériences à part. Je pense par exemple à La Maison du Peuple à Clichy. C’est un bâtiment construit dans les années 30 par Marcel Lods, Eugène Beaudouin, Jean Prouvé et Vladimir Bodiansky. Ce fut le premier bâtiment préfabriqué à mur-rideau et ossature métallique édifié en France. Une grande partie de l'édifice est mobile, ce qui en fait à la fois un bijou architectural et mécanique. Ce bâtiment est désaffecté de sa fonction de salle polyvalente depuis les années 80. Il est aujourd'hui méconnu, si ce n'est par le biais de l'histoire de l'architecture. L'évènement nocturne que nous avons conçu était simplement éclairé par les luminaires urbains environnants au travers des larges rideaux vitrés. L'édifice se découvrait dans une relative pénombre, laissé dans un état brut de bâtiment désaffecté. La visite des lieux, habités par les vibrations sonores, avait quelque chose d'exploratoire.


La Maison du Peuple à Clichy

Plus tôt en 2012, nous avions investi la tour Freitag à Zurich. Située dans une zone industrielle entre une gare excentrée et des bretelles très fréquentées, cette tour de 26 mètres est constituée de 17 conteneurs de fret empilés les uns sur les autres. Sur le toit de ce gratte-ciel il est possible d'observer l’ancien quartier industriel. On y aperçoit de vieilles usines en cours de reconversion. Pendant la performance, le public se déplaçait à l'intérieur des différents étages de la tour de conteneurs littéralement entouré par des parois résonantes et vibrantes.


La tour Freitag à Zurich, Suisse


La tour Freitag dans son contexte

Au sein de l'exposition « Say Watt? Le culte du Sound System » qui est en cours à la Gaité lyrique, vous présentez aussi des vidéos du Landmarke Lausitzer, une Tour située en Allemagne de l'est. Pourriez-vous nous en apprendre plus sur cette tour qui évoque un haut parleur monumental ?

Concernant l'architecture, ce bâtiment est principalement constitué de plaques d'acier corten brutes simplement soudées entre elles. L'épaisseur de ses parois est vide, ce qui en fait effectivement une caisse de résonance monumentale. Lors de l'évènement le public pouvait écouter la tour à distance dans le paysage, le pourtour étant très silencieux et dégagé. Ils avaient également la possibilité de se déplacer à l'intérieur de l'édifice en vibration et jusqu'à son sommet qui permet un point de vue sur la région. Le Landmarke Lausitzer est l'un des symboles architecturaux de cette région post-industrielle en mutation, à la fois point de repère et point d’observation sur les transformations gigantesques qui y sont en cours. Cette région fut historiquement une exploitation de lignite à ciel ouvert. Suite à une longue période de récession, cette zone criblée de terrains miniers au paysage lunaire engage depuis quelques années une transition vers le tourisme. L'objectif étant à présent de transformer une à une ces carrières pour en faire le plus grand complexe de lacs artificiels en Europe.


La tour Landmarke Lausitzer Seenland à Senftenberg, Allemagne


Les mines encore présentes à proximité dans la région de la Lusace (Lausitz, Allemagne)

Considérez-vous « Resonant Architecture » comme un travail essentiellement sonore, ou pourrait-on dire que c'est un travail situationnel autour de l'architecture ?

C'est une question qu'il serait intéressant d'aborder dans le détail. Dans ce projet, le son peut être vu comme un déclencheur, au sens propre, avec les potentialité acoustiques de l'architecture, comme au sens figuré avec ce qu'il modifie du regard et de l'attention qui sont portés au bâtiment. Lors des évènements, on remarque vraiment une transformation du rapport qu'entretient le visiteur à l'espace construit. Sans doute facilité par le climat particulier de notre dispositif, les visiteurs touchent le bâtiment, s'y collent, l'observent dans les moindre détails, en remarquent les structures, les matériaux, les volumes, les jointures, la place de la lumière ou encore la place de l'édifice dans un contexte géographique plus large. En résumé, ce qu'il me semble se produire est qu'un rapport souvent passif et utilitaire à l'architecture – espace de circulation, d'habitation, de commerce, d'apprentissage – devient tout à coup un rapport actif tant du point de vue intellectuel que sensible. Par exemple la question de la place et de la circulation qui sont proposées au corps dans la bâtit y émerge intuitivement. D'ailleurs du point de vue des documentaires, je crois que les différents types de regards et de perceptions de l'architecture qui viennent d'être évoqués ont beaucoup contribué à nous faire repenser la question de l'archivage – photographique ou sonore – qui était précédemment réalisé par défaut.


Evénement dans les entrepôts agricoles de Château Chasse-Spleen, Moulis-en-Médoc | (c) Overworld

« Resonant Architecture » reste au singulier mais le projet tend vers la collection au fur et à mesure que de nouvelles architectures vibrent sous les basses. À quel moment avez-vous considéré les projets comme un ensemble ? Est-ce que la restitution documentaire s’est affirmée comme une nécessité d’archivage d’un passage immatériel et fugace, original et marginal ?

À partir du moment où nous avons choisi de rechercher activement des sites pour réaliser ce projet, nous avons réalisé qu'un archivage par défaut serait inadapté. C'est à ce stade qu'a émergé l'envie de concevoir cette partie avec un réalisateur. Jérémy Gravayat nous a rejoint en 2009 pour une première série sur quatre lieux en Aquitaine. Cet ensemble vidéo a été pensé dès le départ comme un objet à la fois intrinsèquement lié à l'ensemble des facettes du projet et comme un objet autonome. Depuis ce moment, les créations vidéo ont été conçues de façon à établir une approche expérimentale et sensorielle des éléments architecturaux et des interventions sonores. Il s'agissait de proposer une perception recomposée de l'expérience physique ressentie in situ, en structurant un temps et un espace propre à la vidéo. Les éléments constituants que sont les structures architecturales, les matériaux, et leurs résultantes sonores y deviennent les outils d'un langage audiovisuel, à la lisière du matérialisme et de l'abstraction, bien au delà d'une simple documentation du projet.
 


Schématisation de 4 bâtiments investis en 2009 – Lien vers les 4 vidéos

Après cette première série de 2009, nous avons souhaités nous extraire au maximum des questions de montage pour privilégier une reconstruction spatiale de la complexité propre à chaque site que nous explorons. Ce qui a conduit à un dispositif immersif constitué de trois écrans transparents qui font eux même office de structure architectural minimale. Ces trois écrans ainsi qu'une diffusion sonore en surround offrent l'expérience d'un espace recomposé et permettent un montage spontané, de par le positionnement du visiteur dans la salle qui renvoie symboliquement à la place laissé au visiteur dans les évènements d'origine.


Dispositif de projection sur 3 écrans, Resonant Architecture, Fondation Vasarely 2013

Avec Yann Leguay pour la partie sonore, les choix sont allés dans un sens similaire. Nous avons privilégié des captations en surround, permettant d'obtenir un contexte immersif cohérent dès la prise de son. Les interventions à posteriori ont été réduites, permettant de garder une majorité de plans séquences. Pour ce qui est du rapport son/image, l'enjeu a été de laisser un maximum de place à l'attention et à l'expérience du visiteur. Le choix d'une forme très peu montée, entend inviter à transiter d'une image à l'autre et de l'image au son, à ménager des durées relativement longues pour inciter au déplacement du regard, au déplacement physique entre les écrans et à une focalisation sur l'écoute.

Images :  (c) Jérémy Gravayat, Jérome Fino, Art of Failure