L'invasion des fausses vidéos d'OVNI

Réaliser une vidéo d'ovni plus vraie que nature est aujourd'hui à la portée de tout un chacun : un peu de jugeote et des connaissances basiques en logiciels de retouche suffisent pour avoir l'air plus amateur que le dernier des amateurs... Plongée dans l'univers des u-faux grâce aux travaux de deux maîtres du genre.

DE LA FACILITÉ DE CRÉER DU FAKE

À l'heure de regarder, écouter ou discuter quoi que ce soit en rapport de près ou de loin avec un phénomène ufologique, toute interaction humaine finit désormais presque obligatoirement par l'inévitable question : « Fake ou pas fake ? ».

Dernier fait médiatique de taille en la matière, le Daily Mail – tabloïd anglais qui a la particularité d'être le site d'infos le plus consulté du monde – consacrait, il y a moins d'une semaine, un large article « au mystérieux OVNI filmé qui a choqué les passagers d'un avion alors qu'il tournait autour d'eux ». Pour situer les faits, un rond blanc a été filmé en l’air alors qu'il passait à toute allure à proximité d'un avion qui survolait Séoul, la capitale de la Corée du Sud. La seule information qui ressort de la vidéo est que ce truc ressemble furieusement à un bol de riz retourné et disparait subitement en filant à l'horizontale au moment où le passager tente un zoom avec sa caméra.

Une semaine après que ladite vidéo ait supposément été enregistrée, on ne sait absolument pas s’il s’agit d’un fake ou non. Et à vrai dire, selon la logique médiatique dans ce type d'affaire, on ne devrait probablement jamais le savoir, les épilogues – quand épilogue il y a – n’étant jamais relayés (ou presque) par les médias traditionnels. Mais à la limite, qu'importe, ce n'est pas là ce qui nous intéresse.

S'il est impossible de tabler sur la véracité ou non de certaines vidéos, on peut par contre soutenir qu'une partie non-négligeable de la production disponible en ligne sont des fakes notoires, souvent « débunkés » – selon le terme consacré –, c’est à dire démystifiés par les spécialistes en ufologie, voire par les auteurs des vidéos eux-mêmes.

Si le phénomène de vidéos fake d'objets volants non-identifiés est probablement à peu près aussi vieux que l'existence du média vidéo lui-même, le mouvement s'est considérablement accéléré avec l'émergence du monde numérique. Deux facteurs majeurs sont « responsables » de cette dynamique : l'accès aux technologies par le plus grand nombre et la mise à disposition de canaux de distribution de l'image.

Pour ce qui est de la technique, il n'est même plus nécessaire de disposer soi-même d'une caméra vidéo. Un ordinateur et quelques logiciels de retouches aux fonctions diverses – en passant de la simple retouche photo aux softwares d'ajout d'effets spéciaux et de modélisation 2D et 3D – suffisent aujourd'hui. Quant à la diffusion, c'est presque systématiquement Youtube qui propulse dans le domaine public.

Une fois le travail posté sur la plateforme de partage, il suffit généralement que le lien vers la vidéo soit d'abord relayé par son auteur sur des forums spécialisés en ufologie, puis sur des sites d'informations. Si le « ramdam » prend, les compteurs de vues explosent. Et là où notre affaire devient véritablement intéressante, c'est que des individus maîtrisant parfaitement les éléments susmentionnés – certains se considèrent comme des artistes, d'autres non – entreprennent une démarche qui consiste à produire exclusivement des fakes.

 

«Je pense que la musique donne de la grâce à ces vidéos. Regardez-les sans musique et ce ne sont que des lumières qui bougent dans le ciel.»The Faking Hoaxer

Des logiciels et un bout de feuille blanche

« The Faking Hoaxer » est de la trempe de ces individus qui aiment se jouer de leurs contemporains. TFH est ainsi l'auteur de plusieurs dizaines de vidéos postées sur Youtube. L'essence de sa démarche est clairement explicitée dans son pseudonyme. Ses vidéos totalisent plus de deux millions de vues à ce jour et ont probablement nourri bien des conversations de gens de bureau et de gens de soirée.

Il le reconnaît lui-même, c’est l'existence d'une plateforme comme Youtube qui lui a donné envie créer des vidéos à partir de 2008, principalement en raison du retentissement important qu'elle pourrait donner à son travail. Sur Midlands UFO – sa toute première vidéo, une séquence d'images tremblantes, très zoomées et supposément enregistrées à travers les feuilles d'un arbre – on ne distingue pas grand chose d’autre que trois lumières qu'on soupçonne être un vaisseau en train de passer au-dessus d'un pâté de maisons. En 2010, il confiait au site oddbill.com n'avoir eu recours qu'à des techniques très basiques dans son processus créatif :

« Cette vidéo étant mon premier hoax, je n'ai utilisé que des objets déjà préfabriqués. Je n'ai appris à me servir de la 3D que bien plus tard. J'ai utilisé l'outil Wriggler sur Adobe After Effects (une fonction qui permet de "salir" une animation un peu trop parfaite – NDLR). Le résultat ne ressemblait à rien et paraissait très fake. J'ai donc pris une feuille de papier blanche pour y dessiner deux petits points à deux ou trois centimètres du centre puis j'ai filmé ladite feuille avec un caméscope en faisant le mouvement et les zooms. Ensuite, j'ai importé la séquence filmée dans After Effects, j'ai suivi la trajectoire des points puis en appliquant ces données en mouvement aux images de ma scène préalablement générées par ordinateur, tout ça avait une bien meilleure apparence. » (Traduction LHR)

Malgré l'apparente facilité de la réalisation de ce fake, Midlands UFO a connu un petit succès d'estime, si on s'en réfère aux questionnements et débats qu'elle a entraînés au sein de la communauté des ufologues.

 

«[...] Je le poste sur Youtube et dans la minute qui suit, il est immédiatement relayé par les blogs d’ufologie. Je vais me chercher un café, 10 000 vues. Une douche, 40 000 vues. Je m’habille, 160 000 vues.»David Nicolas

DES UFO EN HAÏTI ?

Tous les créateurs de vidéos trompeuses dans le genre n'ont pas attendu l'émergence des plateformes de partage de vidéo. David Nicolas, « digital artiste » et réalisateur français basé à Los Angeles, s'est ainsi lancé dans une démarche similaire au début des années 2000. Passionné d'ufologie, le garçon envisage alors les hoax comme une façon de donner sa vision d'un phénomène qu’il juge alors assez peu documenté en matière de vidéo. De vaisseaux spatiaux tout droit sortis de l'univers graphique de la science-fiction, il change progressivement d'approche au contact des documents qu'il découvre sur le web.

Perplexe, il prend tout de même le parti de les imiter, de préférence en reprenant les codes de la vidéo amateur, soit en « désesthétisant les cadres et les décors » de ses propres mots, pour se concentrer exclusivement sur l’objet volant. Considérant le résultat comme suffisamment crédible pour être montré, il poste alors ses films en ligne... jusqu'au jour où l'un d'entre eux fait péter les compteurs sur une page Youtube qui affiche aujourd'hui dix-neuf millions de vues.

Sobrement intitulé UFO Haiti, la vidéo de David Nicolas situe deux engins bien curieux, volant avec une fluidité étonnante au milieu d'un beau ciel aux teintes de début de soirée. À vitesse raisonnable, les deux machines passent au dessus d'un individu, caméra au poing, planté au milieu d'une palmeraie. Interrogé par le magazine Snatch en 2011 sur ce qui demeure l'un des fakes les plus vus en la matière, David Nicolas était intarissable sur la genèse de cet étonnant succès :

« Ce fût une expérience extraordinaire qui m’a un peu dépassé. J’ai fabriqué ce fake en deux jours. Je lance le calcul final le soir et regarde le résultat au petit matin. C’est si satisfaisant que je le poste sur Youtube et dans la minute qui suit, il est immédiatement relayé par les blogs d’ufologie. Je vais me chercher un café, 10 000 vues. Une douche, 40 000 vues. Je m’habille, 160 000 vues. C’était effrayant et je l’avoue, bandant. Le soir même, on m’envoie un lien vers un débat sur Fox News à propos des observations d’UFO en Haïti avec ma vidéo qui passe en arrière plan. Au bout d’une semaine et près de 2 millions de vues, un internaute débunke la vidéo en s’apercevant que tous les palmiers sont semblables. La semaine suivante, l’histoire faisait la Une du Los Angeles Times Calendar avec une grosse photo de mon ovni bidon. »

 

«Après tout, les caméramans professionnels avec un trépied ne capturent jamais d'images d'OVNI.»The Faking Hoaxer

LE PLUS AMATEUR, LE MIEUX

Un peu comme avec les vidéos marketing virales, les vidéos fake d'OVNI rencontrant le plus grand succès sont généralement celles qui paraissent paradoxalement les plus mal fichues. Pour paraître crédible, un hoax doit donner l'impression que la scène aurait vraiment pu arriver et être filmée à l'instant T. C'est quasiment la première leçon que The Faking Hoaxer a intégré dans son entreprise de travestissement de la réalité.

« Le moment où j'ai fait et publié la vidéo Midlands UFO, que les gens ont cru que c'était vrai, a été le début de TheFakingHoaxer. J'avais pris l'habitude de poster plusieurs hoax sur différents sites web, toujours en utilisant divers noms, afin de jauger la réaction des gens par le biais de leurs commentaires. Et plus la vidéo paraissait amateur, plus les gens y croyaient. Ceci m'a alors conduit à faire une mise au point aléatoire et à filmer de manière instable. C'est cet effet de flou qui confère une impression de vraissemblable aux vidéos. Après tout, les caméramans professionnels avec un trépied ne capturent jamais d'images d'OVNI. » 

Pour réussir son coup, il est aussi très important de générer de l'émotion chez le spectateur, artifice contribuant à l’altération partielle de sa capacité de jugement. En plus des bruitages souvent très bien réalisés – environnement sonore, soupirs et autres interjections traduisant la surprise – les fakers ont parfois recours à l'utilisation de la musique. C'est ainsi systématiquement le cas chez TFH. Avec le Thème de Camille par George Delerue (bande originale du film Le Mépris), Let my home be my gallows de Hans Zimmer (bande originale de Hannibal) ou encore Adagio pour cordes (op. 114) de Samuel Barber, notre ami puise systématiquement dans un répertoire de morceaux emprunts d'une lourde charge émotionnelle. Ces thèmes musicaux accompagnent le spectateur dans le monde de la supercherie et deviennent des complices involontaires. D'ailleurs, le réalisateur le reconnaît sans mal : « Je pense que la musique donne de la grâce à ces vidéos. Regardez-les sans musique et ce ne sont que des lumières qui bougent dans le ciel. »

 

«Si je devais expliquer ma démarche, je dirais que je réalise un travail graphique sur quelque chose de totalement incompréhensible… Un peu comme un peintre du Moyen-Âge qui tenterait de reproduire un concert de Jean-Michel Jarre.»David Nicolas

#LESGENS

Si ces vidéos rencontrent un tel succès, c'est aussi parce que les gens ont envie d'y croire. Alors que TFH postait régulièrement des making-of de ses créations dans lesquels il détaillait précisément les processus à l'œuvre dans son canular, certains commentaires suintaient toujours autant la crédulité.

Suite à UFO Haiti, David Nicolas a reçu des fournées de mails lui reprochant de discréditer la cause, quelques-uns aussi pour le féliciter d'avoir donné une bonne leçon aux « ufologues naïfs et farfelus ». Mais alors que le fake avait été découvert, l'artiste français s'est retrouvé confronté à des individus prêts à toutes les compromissions intellectuelles pour continuer à croire en un ailleurs différent :

« J’ai aussi eu le droit à un groupe qui refusait de croire que l’ovni d’Haïti était un faux malgré mon propre "coming out". Ce groupe affirmait que les images étaient parfaitement authentiques et que j’avais été payé par le gouvernement américain pour faire de la désinformation en rajoutant de faux palmiers numériques sur le vrai footage. Passionnant. »

Et la démarche des fakers dans tout ça ? Au-delà de la dose d'excitation relative à tout processus créatif qui rencontre un écho croissant sur l’Internet, ces derniers sont rarement dans une approche consistant à discréditer le sujet ou moquer les croyances d'une frange de l'humanité. En amateur éclairé d'ufologie, David Nicolas prétend ainsi contribuer à l'exposition du phénomène OVNI, tant qu'à faire en apportant son regard d'artiste :

« Je considère mes vidéos comme des œuvres d’art dont le sujet est quasi religieux. C’est une des préoccupations fondamentales de l’humanité. Il suffit d’observer les réactions parfois très violentes pour s’en convaincre. J’ai reçu quelques menaces de mort et des promesses de rôtir en enfer, ce qui me laisse penser que je suis sur la bonne voie. Il y a quand même peu de thèmes qui suscitent autant de passion chez les gens ! Je n’ai pas besoin de peindre un crucifix baignant dans un bol d’urine pour susciter des réactions semblables à celles de fondamentalistes religieux. [...] Si je devais expliquer ma démarche, je dirais que je réalise un travail graphique sur quelque chose de totalement incompréhensible… Un peu comme un peintre du Moyen-Âge qui tenterait de reproduire un concert de Jean-Michel Jarre. »

The Faking Hoaxer pour sa part ne se considère nullement pour un artiste digital. Il se voit tout au plus comme un passionné d'ufologie, un suiveur des actualités de la NASA, un amateur à la tête fourmillant d'idées qu'il réalise grâce à la démocratisation d’outils hier réservés à une minorité de professionnels de l’image. Paradoxalement, TFH admire cette époque où les effets spéciaux étaient fait à partir de la caméra elle-même, en utilisant des maquettes, à l'instar de la fantastique première trilogie de Star Wars, pépite en la matière.

S'il a aujourd'hui arrêté de poster des vidéos sur son compte, il a laissé en téléchargement libre sur son site, tout un tas d'objets en 3D qu'il a lui même modélisés et qui n’attendent qu’une chose : être intégré dans de nouvelles vidéos d’OVNI générées par ordinateur. Manière d'assurer la pérennité de cette drôle de discipline au sein de cet art aux contours bien flous qu'est le fake.

 

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