Pierre Di Sciullo, l'homme de caractères

Pierre di Sciullo est un graphiste hybride. Peut-être est-ce la seule définition qu'il donne de lui. Typographe, dessinateur de lettres, professeur, conférencier à l'occasion, il est un atypique aiguilleur dans le ciel du graphisme. Pour la naissance de "Microméga", sa dernière typographie, rencontre dans son atelier à Pantin.
Esquisses du Microméga © P.di Sciullo

Le Micro et le Méga gravés sur une même plaque © P.di Sciullo

"L'homme à la casquette, crayon derrière l'oreille, dans Lucky Luke"

 

Depuis quelques mois, Pierre di Sciullo a décidé de travailler seul et de se consacrer à ses recherches. Non qu'il ne réponde plus à des commandes ou vive en ermite mais il se recentre. Sa dernière invention répond au nom de "Microméga" – « le méga est une police grosse, large et ample, le micro est léger, étroit et petit », décode-t-il. Cette typographie est née en août 2010 dans un de ces carnets qu'il emporte partout. Chez lui, la création manuelle peut présider à la création numérique mais cela peut tout aussi bien être le contraire. Cet été-là, il n'avait pas d'ordinateur, crayons et pinceaux étaient tout désignés. Les lettres, les mots, les couleurs ont jonglé et atterrit dans le dernier « Qui?Résiste », cet objet bizarre qui n'est ni une revue, ni une publication, ni un manuel mais plutôt le support d'apprentissage de Pierre di Sciullo depuis 1983.

Mais comme dans son atelier toute création est destinée à rebondir, le Microméga s'est vite réincarné en lettres d'aluminium, découpées par une fraiseuse et pressées par une imprimerie. Depuis longtemps, Pierre di Sciullo avait envie d'acheter une presse - cette machine destinée à l'impression typographique et au tirage des imprimés nous apprend le dictionnaire. « Avoir mes outils de production, pouvoir créer mes affiches de bout en bout était un fantasme. J'avais l'image de l'homme à la casquette, crayon coincé derrière l'oreille, dans Lucky Luke », dit-il comme il cite Jean Giono, Alphonse Boudard ou Valère Novarina. Mais il rencontre le collectif « La Zone Opaque » qui en plus d'avoir une presse a des façons de faire, de voir et d'imaginer qui l'emballent.

« Le Microméga est un caractère qui n'est possible qu'à l'ère numérique mais il est fabriqué avec une technique traditionnelle », résume Pierre di Sciullo. Une sorte d'hommage sans nostalgie aux origines de la typographie, un hommage aussi à ses premiers numéros de « Qui?résiste » confectionnés à la photocopieuse. Mais surtout, le gourmand de techniques et de métiers manuels cultive ainsi le côté sensuel, charnel du graphisme. « Je n'ai jamais eu envie que l'ordinateur soit totalisant dans ma vie. Cliquer droit ne suffit pas à me combler ! » Avec le Microméga, et le passage du numérique à la presse, il a donc pris un malin plaisir à travailler avec les contraintes économiques et techniques – dont l'explication pétrie de points Didot et de systèmes millimétriques égarerait à peu près n'importe qui. « Faire de la création contemporaine avec des outils anciens, certains s'en méfient, moi pas, dit-il avant d'ajouter : Je n'aime pas ce qui est pur, je n'aime pas non plus les gardiens du temple. »

Le Quantange © P.di Sciullo

Le Kouije © P.di Sciullo

"J'ai envie de chanter les lettres, pas seulement de les parler"

 

Parmi les quelques métaphores qu'il affectionne mais surtout qu'il trouve pratiques pour expliquer ce qu'est le graphisme, il y a celle du médecin : « Face aux commanditaires, on fait une analyse, comme un docteur avec son stéthoscope, pour saisir l'authentique de leur demande. » Le graphiste n'attend pas des instructions de couleurs, de lettrages, d'emplacements, tout au contraire. Une bonne commande lui laisse cette liberté. Où qu'elles soient, les productions du graphisme ont un impact mental, elles provoquent une réaction, consciente ou non, sur celui qui le lit, le voit, l'accueille. La forme d'un texte est un vecteur de son contenu, elle ne peut pas être neutre. Le graphiste fait résonner le texte. « Je propose des situations de lecture, je créé des mises en scènes », résume Pierre di Sciullo. Son travail graphique est d'abord un moyen d'être en relation avec les gens de façon indirecte, en temps différé. Loin de l'immediateté dont il se méfie un peu. 

Autre métaphore qu'il prédilectionne, celle de la musique. « Je suis un musicien amateur médiocre mais j'ai compris que mon appétit musical s'exprimait dans la relation entre parole et écriture. J'ai envie de chanter les lettres, pas seulement de les parler. » Dans ses inventions typographiques telles que les Vocalises, le Sintetikle Quantange ou le Kouije, il incarne la voix dans l'écriture. Ces recherches, il s'en sert ensuite pour faire chanter des projets, des commandes. Un peu de poésie dans l'ordinaire de la vie ? "Dès qu'on décrète que quelque chose est poétique, ça n'est plus poétique. C'est comme demander à quelqu'un s'il est heureux. On a intérêt à profiter chaque matin sans analyser. Il en est de même avec la poésie dans la vie de tous les jours ", répond-t-il.  Pierre di Sciullo sait très bien si son travail est poétique ou non mais il estime que ça n'est pas quelque chose que l'on s'attribue. "Poésie, écriture, image sont des objets insaisissables qu'il préfère laisser flotter "comme de beaux papillons." "C'est comme les termes de graphiste ou d'artiste...je préfère rester prudent."

Le Sonia© P.di Sciullo

L'Epelle-moi© P.di Sciullo

Etats des lieux au pifomètre

 

Définir le graphisme est une question qui se pose en permanence pour Pierre di Sciullo. Non seulement parce qu'on n'a de cesse de la lui poser mais aussi car l'interrogation est au coeur de sa démarche. Il ne tient donc pas tellement à donner une réponse.  « Le graphisme on le définit en le faisant », lâche-t-il. Sous la torture, il veut bien poursuivre : « Le graphisme est né à l'ère de la Révolution Industrielle, il est aujourd'hui un ensemble de pratiques mais en France, où la culture du graphisme est très réduite, il est peu structuré. » La grande majorité des gens, commanditaires compris note-t-il, ne savent pas même de quoi il s'agit bien que tous les jours, dans les journaux, les publicités, les livres, les sites internet etc., ils en aient les résultats sous les yeux. Cette difficulté à définir le graphisme viendrait des relations floues qu'il entretient avec l'art : « Poser la question de la dimension artistique du graphisme freine l'expansion du graphisme », pense Pierre di Sciullo. Il préfère évoluer dans les marges et ne pas se laisser prendre par ces distinctions encore très présentes aux esprits entre arts mineurs et arts majeurs, héritées de l'Académie, analyse-t-il.

 
Lui se sent plus graphiste qu'artiste mais graphiste auteur. Car il distingue les graphistes auteurs et les graphistes tout court, qui en général travaillent dans le domaine de la publicité. « Sur les quelques milliers de graphistes qu'il y a en France, les 8/10e appartiennent à la deuxième catégorie », avance-t-il. Rien de méprisant là-dedans c'est le résultat d'une enquête pifométrique qu'il a menée au vu de son expérience qui commence à être longue, dans le milieu du graphisme, dans les écoles d'art, à l'étranger. Il se met à dessiner au dos d'une enveloppe traînant sur son bureau un schéma aux allures de barbe à papa en dislocation pour expliquer que qu'il n'oppose ni ne hiérarchise les interprètes et les créateurs. Après tout ce serait un jugement de valeurs aussi idiot que de dire : "Edith piaf, c'est nul, je préfère la techno"