Thibault Ehrengardt

Thibault Ehrengardt, auteur du livre « Les Gangs de Jamaïque – États des lieux 2012 » nous explique pourquoi le « peace and love » de reggae n'a rien avoir avec celui des hippies. En Jamaïque, troisième pays le plus dangereux au monde, musique et criminalité sont intimement liées.

À travers les éditions Jamaica Insula que tu diriges et les ouvrages que tu as publiés, ton nom est étroitement associé à la culture jamaïcaine. Qu'est ce qui t'a poussé à t'intéresser à cette île ?

Depuis l’adolescence je suis passionné par le reggae et par la Jamaïque, d'où vient le reggae quoi qu'on en dise. J’ai ressenti l'envie cuisante, de plus en plus pressante, de me rendre sur place pour voir ce qu’il s’y passait. J'ai fini par débarquer sur l’île en 1999 en tant que journaliste ; depuis j'y ai fait plus d’une vingtaine de voyages. J’ai ensuite monté un magazine professionnel spécialisé, Natty Dread en 2000 – qui a vécu dix ans et qui était dédié au reggae jamaïcain et aux jamaïcains faisant du reggae partout dans le monde. Au départ mes voyages en Jamaïque étaient surtout motivés par la musique puis j’ai découvert un peuple, une histoire, des contradictions et des problèmes dont la criminalité qui sévit sur l’île depuis la fin des années 60.

Après avoir publié la traduction du livre « Born Fi’ Dead » de Laurie Gunst qui explique l’implantation des gangs jamaïcains au Etats-Unis, tu as rédigé un ouvrage intitulé « Les Gangs de Jamaïque – États des lieux 2012 ». La criminalité et le reggae semblent avoir émergé simultanément dans l’île. Y-a-t-il un lien entre les deux ?

Crime et reggae sont intimement liés, l'un est une réaction à l'autre. Il est difficile de comprendre de manière profonde le reggae si l’on ne connait ni le phénomène du crime politisé en Jamaïque – puisque ce sont les politiciens qui ont implanté le crime à des fins électorales – ni l’histoire des gangs.

« Les politiciens jamaïcains ont implanté en toute impunité un système mafieux à l'intérieur de leur quartier. »

Comment ce crime politisé s'est-il instauré ?

Le système des garnisons a été mis en place à la fin des années 60 par Edward Seaga, l’âme noire de la Jamaïque dont je dresse le portrait dans « Les Hommes Illustres de Jamaïque ». Ce politicien – membre éminent de l’un des deux grands partis de l’île –  est le premier à avoir eu la malicieuse idée de raser un bidonville afin d’y bâtir son propre quartier. En y logeant ses supporters, il s’assurait une circonscription, échangeant toits contre voix. C’est comme cela qu’il a réussi à rester 45 ans en politique sans jamais donner le moindre meeting dans sa circonscription ni perdre son siège au parlement. L'idée était tellement lumineuse et ingénieuse qu’elle a été aussitôt copiée par le parti adverse. Petit à petit chacun a essayé de créer ses propres enclaves en s’attaquant aux quartiers les plus miséreux, là où la population manquait de tout et serait redevable. Souvent séparées les unes des autres par une rue, ces enclaves sont rapidement entrées en conflit. Supporter l’homme politique bienfaiteur c’était oeuvrer pour le bien de sa communauté car il permettait un accès aux marchés publics, au travail et à l'éducation. Les affrontements entre voisins ont ainsi commencé, prenant de plus en plus d’ampleur jusqu’au moment où les partisans se sont retrouvés armés et tacitement autorisés à organiser des trafics de drogues et de filles. Bien sûr, d’autres subtilités entrent en compte mais pour résumer c’est comme sur un Monopoly : chacun achète son petit quartier et essayant d’étendre au maximum son territoire pour accéder au pouvoir. C’est de cette façon que les politiciens jamaïcains ont implanté en toute impunité un système mafieux à l'intérieur de leur quartier, leur permettant de régner d'une manière ténébreuse sur des gens qui n'avaient pas de quoi se défendre et qui depuis lors vivent sous le joug des gangs.

À la fin de ton livre tu proposes un petit lexique pour faciliter la compréhension du système. J’en profite pour te demander la définition d’un mot : c’est quoi un don ? Un mafieux, un politicien ou un peu des deux ?

Un don c'est un mafieux ; un chef de gang qui contrôle un quartier et qui selon les circonstances est plus ou moins appuyé par le parti politique de la circonscription dans laquelle il opère – quand il ne travaille pas directement en collaboration avec lui. Les politiciens ne sont pas des dons, ils sont au-dessus. Le système est très structuré et comme dans toutes les carrières il y a des échelons à gravir. Au bas de l'échelle du criminel on trouve les sentinelles, des gamins au coin des rues qui surveillent si la police arrive, puis il y a le dealer, le maquereau, le type qui bosse pour le don, le don, le don des dons, le politicien et le ministre. Il peut y avoir plusieurs dons par circonscription. Certains sont des petits dons de quartier – comme le plus marquant que j'ai rencontré pour mon livre. Ils règnent sur quelques rues, sur « quelques soldats » et sur quelques filles qu'ils prostituent pour gagner de l'argent. Généralement ils montent des braquages, galèrent toujours un peu et passent par la case prison. D’autres sont très puissants comme par exemple Christopher « Dudus » Coke qui a été arrêté en 2010 suite à un mandat international émis par les Etats-Unis. L’assaut donné par l’armée et la police sur son fief a duré trois jours et fait plus de 70 morts.

« Les rastas ne sont pas des enfants de coeur, ils ont toujours eu un côté sombre.»

Comment le dispositif des garnisons, particularité insulaire, s’est-il inscrit dans un système criminel international ?  

Au départ c'est un phénomène local qui se déploie sur une île, un univers fermé par définition, un petit monde en parabole. Or la Jamaïque est une île stratégique géopolitiquement parlant. D’abord quand ils ont cherché à se procurer des armes, ils les ont échangées contre de la ganja, qu’ils produisent à bon marché. Désormais 99 % des armes que l’on trouve sur l’île proviennent des États-Unis. Ensuite la Jamaïque se situe sur « la route de la cocaïne », entre l'Amérique du Nord qui consomme, et l'Amérique du Sud qui produit. Depuis que les États-Unis ont fermé la frontière terrestre avec le Mexique, pour empêcher les migrations clandestines, tout un flot de cocaïne a été dévié vers les Antilles et les Caraïbes. La drogue permet à cette île très pauvre de survivre tout en la plongeant dans des conditions extrêmement dures. La Jamaïque est considérée comme le troisième pays le plus dangereux au monde et comptabilise environ 1 500 morts violentes par an pour 3 millions d'habitants.

Donc le « peace and love » du reggae n’a strictement rien à voir avec celui du mouvement hippie ?

On a effectivement cru dans les années 70 que le reggae était un écho du mouvement hippie, ce qui lui a été très profitable ; mais il s’agit d’une complète mésentente. Les rastas ne sont pas des gens paisibles. Au départ, Rasta est un mouvement séditieux articulé en groupuscules antisociaux, pétris d’idées de l’extrême gauche des années 30 et 40, qui dealaient de la ganja pour beaucoup, et se battaient contre la police. Les rastas ne sont pas des enfants de coeur, ils ont toujours eu un côté sombre. Malgré tout ce sont les seuls qui dans les années 70 ont osé dire stop à la violence fratricide qu’ils voyaient monter en puissance. Donc ils sont pacifistes dans la mesure où ils s'élèvent contre les guerres ; mais quand ils parlent de guerre, ils ne parlent que des guerres politiciennes de leurs ghettos. Leur message n’est pas idéologique et global comme celui des hippies mais précisément ciblé sur les quartiers garnisons de la capitale. « Arrêtons de nous entretuer et vivons ensemble » : voilà la parole du reggae qui naît à Kingston ouest, où le système des garnisons est apparu ; là ou est née la criminalité institutionnalisée. Le reggae est un appel à l’aide, un cri de révolte. Lui seul, avec les églises peut-être, appelait à faire cesser la folie  fratricide qui ne servait que les hommes politiques. Le reggae est un rempart contre cette folie meurtrière, il ne faut pas l'oublier.  

« Comme dans tout système mafieux l’omertà règne et il est très dangereux de parler. »

Ce n’était pas compliqué de chanter cette révolte ?

Bien sûr puisqu'ils vivaient au contact des gun men, des rude boys et des politiciens. Comme dans tout système mafieux l’omertà règne et il est très dangereux de parler. C’est pour cela qu’ils ont mis Haïlé Sélassié (la réincarnation de Dieu pour les Rastas) en bouclier, espérant que le Bien triompherait et que les Noirs, unis, pourraient rentrer en Afrique pour redevenir maîtres de leur destin. 

Comment les mafieux ont réagi face à la musique reggae ?

La relation qu'ont les premiers dons avec le reggae est assez complexe. Les premiers rude boys, comme on les appelait à la fin des années 60, appréciaient le côté moralisateur de la musique qui leur apportait un peu de conscience et tout en leur donnant de quoi se la raconter. Mais par exemple Alton Ellis – un grand chanteur de Rock Steady – confie avoir eu des problèmes à l'époque où il condamnait ouvertement les rude boys. Il s’est retrouvé dans plusieurs soirées sound system, dangereusement entouré de types qui dansaient tout en le menaçaient de leur couteau. Apparemment, ils n’appréciaient pas trop les paroles de ses chansons.

« Les artistes et les gangsters grandissent ensemble, dans le ghetto. Tous ces personnages oscillent entre musique et criminalité. »

Prise de parole en vue d’une prise de conscience, le reggae n’est pas qu’un monologue. Même s’il arrive que les rapports entre musiciens et gangsters soient un peu tendus comme tu viens de le raconter. Pour autant ils vivent à proximité et sont parfois très liés…

Les artistes et les gangsters grandissent ensemble, dans le ghetto. Tous ces personnages oscillent entre musique et criminalité. On trouve même des personnages qui sont à la frontière des deux mondes et qui sont parmi les plus intéressants. Si l’on commence à fouiller dans la vie d'artistes adulés on découvre parfois des êtres ténébreux, voire carrément diaboliques tandis que les dons ne sont pas nécessairement des diables sur pattes. Quoiqu’il en soit, dans le ghetto, les musiciens et les rastas sont extrêmement respectés. Ils sont reconnus comme la voix de la raison par les mafieux qui les protègent et n'attendent pas d'eux qu'ils prennent une arme pour se battre. J'ai eu l’occasion de rencontrer un deejay très connu qui m’a raconté son histoire. Deux semaines avant de percer avec son premier hit, il se retrouve dans une embrouille de quartier. En allant en soirée, ses amis le préviennent que le type avec qui ça a chauffé y sera également et lui donnent une arme pour qu’il le descende. Il m'a avoué qu'il était parti pour le faire mais qu’en chemin il est tombé sur le Don de sa communauté. Celui-ci le connaissait depuis son plus jeune âge. Il lui a dit : « Tu poses ce flingue, t'es pas un gun man t'es un chanteur. Laisse-nous gérer ça. Je ne veux pas te voir à cette soirée, rentre chez toi. » Deux semaines après il avait une carrière et une vie. Le don en question est mort depuis 20 ans.

Les dons protègent donc les musiciens mais utilisent-ils aussi la musique pour servir des intérêts politiques et criminels  ?

Oui, dans les années 70 le Don de la partie haute de Trench Town, Tony « Red Tony » Welch, rachète un Sound System extrêmement connu le rebaptise «Socialist Roots » - une référence au parti politique auquel il est affilié, le People’s National Party (PNP) – et s’en sert pour faire sa promotion. Il organise des soirées, produit des morceaux extraordinaires avec des chanteurs proches du parti et les meilleurs musiciens du moment. Michael Manley est le premier politicien du parti socialiste à avoir utilisé le reggae pour faire campagne. En 1971, il a mis en place une tournée nationale gratuite avec en tête d’affiche des stars comme Bob Marley & the Wailers, U-Roy, ou Ken Boothe, qui jouaient sans demander de rémunération. Dans les années 80, les choses ont commencé à changer. La gauche est chassée du pouvoir, la droite repasse et les mafieux décomplexés investissent énormément d'argent dans la musique ; autant pour le blanchir que pour se faire plaisir. D’un autre côté, la mort de Bob Marley initie une nouvelle phase dans la musique reggae : le ghetto est glorifié et Rasta est relégué à la seconde place. Les musiciens chantent les flingues et les filles posant les prémices de ce qui plus tard deviendra le dance hall.

« Le sound system a donc toujours été un lieu entre chien et loup. »

La musique de gangster trouverait ses racines dans le reggae ?

Le monde n'a pas attendu la Jamaïque pour faire de la musique de gangster. Au Mexique, tu peux entendre des petits gars qui ont l’air de rien avec leur guitare et leur trémolo aigu mais si tu fais attention aux paroles, tu captes que le mec fait l’apologie d’un narcotrafiquant qui décapite ses ennemis. Le Rap a des racines jamaïcaines évidentes même s’il a été inventé par les Américains. Aujourd’hui encore, pas mal d’artistes de Gangsta Rap vont en Jamaïque pour acquérir une certaine légitimité étant donné la réputation justifiée du pays. Les Jamaïcains sont montés à New York au début des années 80, ils ont pris en main le marché de la coke et de la dope d'une manière extrêmement violente. Lorsque la police a donné un immense coup de filet dans l’univers des gangs jamaïcains, elle a notamment arrêté un homme de main du plus gros Don établi aux Etats-Unis. Il a reconnu plus de 89 meurtres ! Parmi les chanteurs de Gangsta Dance Hall actuels, on trouve des types qui se la racontent et quelques mecs vraiment dangereux. Par exemple, Vybz Kartel, la plus grande star du moment, dort en prison après s’être trouvé impliqué dans une histoire de meurtre et d’association de malfaiteurs.

Tu disais plus haut que les soirées sound system pouvait être dangereuses ? On dirait qu’on n’y va pas uniquement pour danser, peux-tu nous parler ce qui s’y passe et de la place qu’elles ont dans la société jamaïcaine ? 

Aller en soirée c'est fondamental dans la culture jamaïcaine. Au départ c'était tellement fondamental qu'elles avaient lieu en plein air. Le type sortait sa platine, posaient des enceintes au coin de la rue et la fête commençait. C’était libre et gratuit. Comme les soirées avaient lieu dans le ghetto les gens venaient armés et faisait souvent le Gun Salute, tirant en l’air pour exprimer leur enthousiasme pour une chanson. Évidemment cela a commencé à poser problème car les types en profitaient pour se flinguer et les danseurs s'enfuyaient en entendant les coups de feu. Il y avait aussi les « dance crashers » envoyés pour saccager la soirée rivale afin de recupérer son audience. Le sound system a donc toujours été un lieu entre chien et loup mais à partir des années 70 tout est devenu plus violent et politisé. Par U Roy – le plus grand dj jamaïcain de tout les temps – avait un sound system à lui et il a été obligé d'arrêté car il a été agressé à plusieurs reprises par des membres d'un parti politique qui lui en voulait d'aller jouer une autre rue. Ils ont mitraillé ses enceintes, menacé de mort artistes et DJs. C’était devenu tellement ingérable que les sound systems ont quasiment arrêté de se produire à la fin des années 80 avant de revenir dans les années 80 avec le Dance Hall. Aujourd’hui, à cause des nouvelles lois anti-bruit en vigueur, il est devenu difficile d'assister à des sound systems. La Jamaïque se développe et a du mal a tolérer leurs effusions sonores qui empêchent quiconque de dormir avant 5 heures du matin dans un rayon de 2 kilomètres. Après s’être réfugiés un temps dans les collines, les sound systems sont en train de mourir à petit feu, faisant disparaître une spécificité culturelle de l’île. La fête a désormais lieu dans les clubs un peu branchés, remplis de rude boys et de gars dangereux qui dépouillent parfois les danseurs. Les lieux de la musique aujourd’hui restent donc des endroits dangereux mais la Jamaïque est dangereuse. Cela fait parti de charme : c'est un pays où tout peut arriver, le meilleur comme le pire.