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Trevor Paglen, le secret dans tous ses états

Trevor Paglen fait partie de ceux qui organisent la fuite ! Arpentant les épaisses moquettes des centres de documentation, le ciel étoilé et le sable chaud des déserts américains, ses recherches sur le système carcéral l'ont conduit à fouiller dans les petites affaires de l'armée américaine et de la CIA.
« Trip Report, July 15 - 17, 2005 »
par Trevor Paglen

Loin des yeux, loin des cœurs

Passionné de géographie, Trevor Paglen ne se cantonne pas à manipuler des cartes. Il est plutôt du genre à enfiler des chaussures de rando pour partir expérimenter les territoires avec dans son sac à dos des livres de types qui ont pensés les espaces physiques et mentaux au XXème siècle comme Lefebvre ou Benjamin. En effet, ses recherches sur les interactions entre architectures spatiales et infrastructures émotionnelles l’ont conduit dans les terres arides de l’ouest américain, là ou presque rien ne pousse. Presque.

« Dans les années 1990, je menais de nombreux projets artistiques sur le thème du système pénitentiaire. Je m’intéressais tout particulièrement au lien entre l’emplacement géographique des prisons et la façon dont elles sont perçues par les individus. De nombreuses prisons américaines, en particulier en Californie, sont très profondément enfoncées dans le désert, loin, très loin du reste du monde. »

L’implantation de super-prisons en zones inhospitalières accroît l’isolement des reclus en les rejetant littéralement hors des villes ; sans droit de cité ni de visibilité. Le territoire est aménagé pour séparer et punir, selon l'expression qui titre la récente thèse d’Olivier Milhaud, elle-même inspirée de Foucault. Dissimulés loin des regards par des kilomètres de néant, ces taules ne se donnent pas non plus facilement à voir quand on se trouve à leurs abords ; mêne quand l’œil, à demi clos par les picotements du sable et de la chaleur, s’est habitué aux ondulations du paysage bouillant.

Pour observer ces structures, Trevor Paglen s'est lancé dans l’étude de photographies aériennes. Au cours de son investigation, il se rend compte que les no man’s land de l’ouest n’abritent pas uniquement ceux qui constituent une menace pour la société américaine : ceux qui sont censés assurer sa protection s’y cachent aussi.

« Avant l’apparition d’applications telles que Google Earth, il fallait avoir accès aux archives gouvernementales afin de situer ces lieux cachés. J’ai planché pas mal de temps sur les photos aériennes qui y étaient disponibles ; suffisamment longtemps pour remarquer des incohérences et des manques. J’ai alors compris que d’étranges structures militaires se planquaient dans le même environnement désertique. Un projet menant à un autre, je me suis mis à fouiller dans les secrets de l’armée américaine puis dans les petites affaires de la CIA. »

 

« Limit Telephotography »
par Trevor Paglen

Œil augmenté et réalité diminuée

Ses premières investigations prennent la forme d’expéditions dans les trous perdus de la Californie et du Nevada, deux hauts lieux du Top Secret Tourism, la petite distraction de ceux qui aiment à s’approcher au plus près de zones interdites dont l’existence même est souvent classifiée. Au plus près, c’est tout de même à une bonne vingtaine de kilomètres minimum. Ces installations sont bien évidemment pourvues d’un périmètre de sécurité empêchant les civils d’avoir la moindre idée de ce qui se passe à l'interieur ou seulement même d’en appréhender distinctement les contours. Les touristes du secret veulent voir et rapporter des clichés et pour y parvenir, ils sont prêts à tricher.

Afin de déjouer les limites de la vision dont l’armée américaine se sert comme d’un rempart infranchissable, Trevor Paglen s’équipe de téléobjectifs puissants qui allongent le regard de plusieurs kilomètres et reprend les techniques que lui ont enseignés des astrophotographes amateurs. La série intitulée Limit Telephotography rassemble des images sauvages et clandestines dont le flou et l’incomplétude inquiète. Trevor avoue qu’il est plus aisé de faire sourire les tréfonds du système solaire plutôt que d'obtenir ne serait ce qu’une mauvaise grimace des mystérieuses bases militaires. 

En effet, Trevor ne se limite pas à localiser les installations secrètes dans le sable brûlant du désert. Il révèle également celles qui se tapissent dans l’ombre des étoiles à savoir les nombreux satellites qui tournent discrètement et sans relâche autour de la Terre. Aidé dans son entreprise par un vaste réseau d’astrophotographes amateurs et d’une équipe d’ingénieurs en informatique, il a pu recensé et décrire les trajectoires orbitales de presque deux-cent d’entre eux dans l'œuvre The Other Night Sky.

 

« Missing Persons »
par Trevor Paglen

Récits du monde noir

En trainant ses basques sur les pistes stériles du désert et sur les moquettes épaisses des bibliothèques et autres salles d’archives, Trevor Paglen a accumulé de nombreux éléments faisant émerger un monde ombrageux qui ne se laisse atteindre que par le fragment et le détour. Ce monde en creux, pourtant bien ancré sur le territoire, semble appartenir à une autre strate de réalité que celle sur laquelle la majorité des gens évolue. Il se gomme des cartes et montre par l’ellipse sa force et son élitisme. En effet, la carte exprime un commun partagé, et ce qui s’en élude est forcément suspect. Elle est aussi le symbole et l’instrument d’un pouvoir ; représentée dans la peinture alors que la Terre devenait ronde et navigable, elle exprimait la richesse en pièces d’or et en connaissances de son possesseur ; présente dans les atlas d’un monde plus connecté que jamais, elle dessine les pourtours des puissances et affirme par l'applat leurs gouvernements.

Dans ses livres  Blank Spots on the Map: The Dark Geography of the Pentagon's Secret World ou encore Invisible: Covert Operations and Classified Landscapes – Trevor Paglen esquisse les cartographies de ce qui se découvre difficilement sans jamais se dévoiler totalement. Pour l'artiste, les secrets enfouis dans les dunes ou dans l'espace relèvent d'un système intrinsèquement anti-démocratique. L’armée américaine n’est pas la seule à en prendre pour son grade dans ses ouvrages, et nombre de pages sont dédiés aux agences de renseignements comme la CIA. En dépit de leurs différences, l'armée et les agences de renseignement constituent ce que l'on nomme le Black World. Pour ceux qui ne sont pas familiers du distinguo entre les deux – mais qui savent grâce aux séries que certains portent plutôt des treillis et les autres plutôt des cravates – Trevor livre une petite définition pour clarifier les choses : 

« L’armée américaine, c’est tout simplement une armée ! Et comme toutes les armées du monde, elle est pétrie de secrets. La CIA quant à elle n'est pas un organisme militaire mais une agence civile, indépendante du gouvernement des États-Unis. Elle remplie deux types de missions : le renseignement (à savoir la collecte et l’analyse d’information mais aussi l’espionnage) et les opérations clandestines. Ces opérations peuvent prendre plusieurs formes : la propagande, l’intrusion, l’espionnage ou même l’assassinat. Dans les faits et dans les moyens mis en œuvre, la CIA ressemble beaucoup à une agence secrète. Elle agit sous couverture diplomatique ou commerciale et c’est pour cela que sont créées de fausses entreprises tout autour du monde. Je pense que mon travail sur les signatures donne un bon aperçu de ce qu’est la CIA. »

L’installation en question, c’est Missing Persons et son dispositif est aussi simple qu'intriguant. De prime abord, on ne voit que des signatures mises sous cadres et c'est le cartel qui vient expliquer leur raison d'être. On peut y lire que depuis les années 90, la CIA est le fer de lance d’un programme secret nommé « Extraordinary Rendition » destiné à kidnapper les individus suspectés de terrorisme à travers la planète pour les emmener dans des prisons cachées – des black sites connus sous le nom de « Salt Pit » ou encore « Bright Light » - dans lesquels ils seraient torturés. Ces individus disparaissent littéralement de la surface du globe : on les appelle les « détenus fantômes » car leur identité est confidentielle. Afin de les rapatrier, la CIA utilise des avions qui appartiennent à des entreprises-écrans et les signatures exposées dans Missing Persons sont celles de leurs pseudo-directeurs. Trevor les a récupérées dans des documents officiels – archives d’entreprises, registres de trafic aérien, etc. – en libre consultation. 

 

Détail de « George W. Bush, Harken Energy and Jackson Stephens c. (1979-90, 5th Version,1999) »
par Mark Lombardi

Des artistes d’investigation

« Mon travail nécessite beaucoup de recherches préalables et prend ensuite des formes variées : installations, livres ou conférences. J’emploie des méthodes journalistiques et collabore même avec des journalistes d’investigation comme par exemple A.C.Thompson avec qui j'ai co-écrit le livre Torture Taxi, On the trail of the CIA’s Rendition Flights»

Les productions de Trevor Paglen se conçoivent comme l’aboutissement perceptible de vastes et fastidieuses recherches sur les imperceptibilités. Ainsi, il s’inscrit dans la lignée de grands noms de l’art du XXème siècle comme Hans Haacke, Mark Lombardi ou encore Jill Magid que l’on pourrait étiquetter « artistes d’investigations ».

Leurs œuvres montrent qu’un monde plus transparent n’en conserve pas moins ces zones d’ombres, les rendant peut-être encore plus terrifiantes. Avec leurs schémas, leurs photographies ou leurs livres, ils font appréhender les visions tronquées d’une réalité qui se dérobe. Si artistes et journalistes partagent parfois les mêmes méthodes, ils ne poursuivent pas les mêmes finalités. Les artistes ne délivrent pas d’explications, ils fournissent des éléments bruts et laissent le spectateur s’y confronter. Ainsi ils documentent sans démêler, car l’enjeu, comme le conçoit Trevor, n’est pas tant de clarifier les situations que d'en montrer les flous :

« Ce que je fais n’est pourtant pas du journalisme car je ne vise pas les mêmes buts. De plus, le thème que je développe n’est pas, contrairement à ce que l’on croit souvent, la révélation de secrets mais l’épistémologie politique. Mes œuvres n’aident pas à comprendre les affaires, elles aident à comprendre que nous n’y comprenons rien. C’est une distinction minime mais je la crois fondamentale. Il ne s’agit plus de savoir comment extraire du sens des éléments qu’on nous donne ou qu’on nous cache mais d’essayer de mettre en avant l’état d’incomplétude de l'information qu'on nous livre et le sentiment de confusion par rapport à l’information dans lequel les hommes politiques nous plongent. »

 

 

« Symbology (Volume I) »
par Trevor Paglen

L’ambivalence du secret

Entre le visible et l’invisible, l’artiste et l’agent, les faits et les fictions, c’est l’essence même du secret qui est remise en question. L’entreprise n’étant pas de révéler le secret en le dénaturant mais de le montrer tel quel, avec tous ses paradoxes. Trevor Paglen a par exemple exposé une liste de noms de code, ces petits surnoms donnés aux affaires classifées de l’armée américaines. Bien qu’il ait rendu complétement fous quelques types haut placés, Trevor n'a jamais été inquiété suite à la publication de ses travaux ou à l’exposition de ses œuvres car il bénéficie selon ses dires d’une des plus incroyables failles du système américain.

« Aux États-Unis, contrairement à d’autres pays comme la France, la Grande-Bretagne, ou encore Israël par exemple, il n’existe pas de statut juridique à proprement parler pour le secret d’État. Si vous êtes un civil et que vous découvrez un projet secret, vous pouvez en dire ce que vous voulez et en parlez à qui vous voulez. Nous n’avons pas de loi qui stipule une procédure particulière dans ce cas de figure, ni de mesure de restriction quant à ce type de divulgation. »

Le secret est pétri par sa propre impossibilité car toujours il se manifeste. Il clame sa présence et son statut à travers les multiples traces qu’il laisse et qui le définissent comme tel. Il y a par exemple ce gros tampon plein d’encre rouge que l’on applique sur un dossier ou même la pure et simple existence de ceux qui le porte et caractérise son économie relationnelle.

« J’ai beaucoup écrit sur le secret en général. En interviewant de nombreuses personnes qui ont contribuées à des missions secrètes, j’ai pu observer qu’il existe des traces, des artefacts et des souvenirs que les gens laissent, produisent et gardent. Je me suis intéressé à ces produits dérivés que j’ai perçu comme une forme d’art outsider. J’en montre un exemple dans la série Symbology qui est constituée de patchs, propres à chacune des missions classifiées, que les militaires cousent à leur uniforme. »

Tout comme il y a des strates de territoires séparant les paysages secrets du reste de l’environnement physique, le secret relève d'une stratification du récit ; il est un processus narratif qui contribue à façonner les événements ou l’Histoire. La  société contemporaine, toute digitale et hypermédiatisée, nous invite à réfléchir à une définition du secret qui lui correspond. Pour Pamela M. Lee, professeure et critique d’art, des outils tels que Twitter, Wikileaks et consorts prouveraient que le secret ouvert ne serait pas une exception mais une nouvelle norme ; et la révélation massive d’informations régirait désormais la politique informationnelle.

Alors l’illusion de transparence et la banalisation des révélations servent peut-être de nouveau masque à l’authentique secret, lui donnant de quoi bien se tapir dans les flux continus qui alpaguent notre attention. Toujours est-il que quels que soient les moyens mis en place pour le débusquer et le faire apparaître, le secret véritable persiste à se dérober juste nous nos pieds et à nous montrer les manques (ou le vide) informationnels sur lequel nous évoluons. Peut-être pouvons-nous actuellement mieux évaluer la profondeur de ce gouffre.

 

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