VASSILIS ZIDIANAKIS en conversation avec CLO’E FLOIRAT

Vassilis Zidianakis, le commissaire de « ARRRGH ! Monstres de Mode », converse avec Clo'e Floirat, qu'il a invité ces dernières semaines à publier ses dessins critiques de l'exposition dans les pages de Gaîté Live. Où l'une est le troisième œil de l'autre et fait parler les monstres...

VASSILIS ZIDIANAKIS : Quelques jours avant l’ouverture de l’exposition ARRRGH ! Monstres de Mode, j’ai proposé à la Gaîté Lyrique que tu leur envoies un dessin critique sur ARRRGH ! Tu as répondu oui tout de suite. C’est comme ça que toutes les deux semaines, un de tes dessins a été publié sur le site de Gaîte Live. Mais au bout du compte c'est pas 4 dessins que tu as produit c'est combien ? Parce que là, j'en ai tout un paquet sous la main.

CLO’E FLOIRAT : Une vingtaine.

VASSILIS : ARRRGH !....

CLO’E : Au delà même de l’exposition, c’est aussi les personnages inventés par Craig Green pour l’identité visuelle de l’expo qui m’ont parlé tout de suite. L’image était si forte que le sujet était tout trouvé.

VASSILIS : Ils t’ont parlé ou tu leur as parlé ?

CLO’E : En fait, je les ai fait parler. Ces 4 personnages m’ont servi d’intermédiaires pour commenter l’expo. Des marionnettes instigatrices que j’enfilais pour leur donner la parole.

VASSILIS : Des polichinelles dont tu t’es servi comme des masques.

CLO’E : Une mascarade !

VASSILIS : Je vois dans tes dessins ce que je n’avais pas remarqué moi-même dans mon expo.

CLO’E : J’ai l’impression d’arriver comme une pièce rapportée à la dernière minute, avec des yeux neufs donc. Puis au fur et à mesure du temps de l’exposition, j’essaye de comprendre le contexte, les acteurs, le public, les intentions des uns, les réactions des autres, je prends des notes, je confronte ce qui se passe au sein même de l’expo mais aussi avec ce qu’il se passe à l’extérieur.

VASSILIS : Un peu comme ce dessin : Mariage pour Tous ?

CLO’E : Oui, l’expo fait rêver, c’est un monde merveilleux, rassurant, je trouve important de remettre l’exposition dans un contexte plus global, en phase avec son actualité. C’est aussi une manière de dater mon travail en me référant à ce qu’il se passe dehors. Je puise beaucoup dans les journaux, je lis ce qui est dit sur l’événement que je documente et je m’en sers, pour faire des sortes de mises en abîme.

VASSILIS : J’ai des histoires cachées avec tous les artistes, des histoires personnelles et intimes, puis toi tu es arrivée et tu as fait ressortir toutes ces histoires à ta manière avec tes dessins. Cela m’a beaucoup ému que tu puisses lire ces subtilités.
Par exemple le fait que ATOPOS n’ait pas seulement été curateur mais aussi un peu artiste en faisant aussi quelques installations et collaborations — comme avec Charlie Le Mindu ou nos installations avec les néons.

CLO’E : J’ai une distance que tu n’as plus qui me permet de lire ton inconscient. Toi tu as la tête dedans depuis 2 ans, pas moi ! C’est plus facile pour moi !

VASSILIS : Comme les enfants dans l’exposition qui jouent et qui font des scénarios autour des mannequins exposés. Ils accaparent mon inconscient. Ils refont les scénarios que j’avais imaginé en accrochant, mais qui ne sont en fait pas lisibles. Ça m’a vraiment fait penser à la manière dont toi tu relèves tous ces détails un peu subliminaux, que tu vois, et que tu réinterprètes. C’est pour ca que je pense que tu as un regard très spécial. Tu vois tout. Et tu deviens une sorte de troisième œil. Je sais que tu fais ça aussi pour d’autres gens à d’autres niveaux, comme conseillère artistique par exemple pour toutes sortes de choses dans le domaine de l’art.

CLO’E : Ah ! Le troisième œil… c’est celui qui rassure. Un point de vue extérieur, une nouvelle perspective. Mais tu sais mon troisième oeil a aussi souvent besoin de son propre troisième oeil, alors là on ne s’en sort plus ! Ça devient très vite exponentiel. En fait nous avons tous besoin d’un « autre » regard.

VASSILIS : Mais c’est plus même. Car tu donnes aussi du plaisir très personnel aux gens. Par exemple mon histoire avec Craig Green, elle est très sentimentale, c’est mon chouchou. J’étais convaincu qu’il fallait que je fasse l’identité visuelle avec le travail de Craig Green, mais le département communication de la Gaîté n’était pas du même avis, alors j’ai dû forcer un peu les choses. Toi tu as tout de suite senti ça, tu l’as repris à ta manière et tu as été plus loin. 

CLO’E : Parce qu’il n’y a rien de grave, je m’en amuse, et je dédramatise, ça n’est que du dessin. Je peux taquiner comme je veux.

VASSILIS : Cette liberté que tu as dans le dessin, ça me fait penser à la folie des dessins des créateurs dans leur carnet de croquis.

CLO’E : Comme tu dis, les carnets de croquis des créateurs ressemblent à des livres pour enfants. Les rêves les plus fous sont permis en dessins, surtout quand on sait que l’issue  de cette démarche est toujours la même, endoctrinée par la réalité du monde commerciale, etc. J’ai l’impression de faire un retour en arrière et d’asticoter toutes ces intentions déchues qui sont à l’origine des créations, et qui planent lourdement comme des fantômes lors des défilés de mode par exemple. Là, c’est très ressentit, visible même, je trouve. À mon tour, je peux me permettre de fantasmer… et de spéculer surtout.

VASSILIS : Finalement le dessin embrasse l’exposition. C’est le début et la fin. Sur le papier tout est possible.

CLO’E : Possible de faire, mais de dire aussi, c’est pour ca que les mots sont importants.

VASSILIS : Ah oui, les mots ! Moi, ce qui m’a beaucoup intrigué, c’est quand je t’ai demandé si on pouvait peut-être présenter ton carnet de croquis avec tous tes dessins pour montrer comment tu travailles. Mais là tu m’as regardé avec une drôle de tête. Tu as sorti ton carnet tu me l’as montré. À mon tour, c’est moi qui ai fait une drôle de tête. Il y avait que du texte, des lettres, des mots, des phrases, presque ou très peu de croquis.

CLO’E : Pour être tout à fait honnête, je crois qu’à cet instant précis j’étais aussi intriguée que toi ! En réalité je n’avais moi même jamais réalisé que je ne faisais en fait presque jamais de croquis. En effet mon carnet est rempli de mots, de phrases plutôt, dans différentes langues d’ailleurs. En fait c’est un carnet de compositions et de combinaisons. Je passe mon temps à combiner des mots entre eux.

VASSILIS : Mais alors le dessin il est où, à ce moment là ? Est-ce le dessin ou bien les mots qui viennent avant ?

CLO’E : Aucune idée. Je crois que je confonds tout le temps l’écriture et le dessin. Quand j’écris je vois un dessin et inversement. Je ne suis jamais capable de dire si j’ai d’abord une image en tête ou le texte. Je n’arrive pas bien à séparer tout ca. D’ailleurs, j’ai souvent l’impression que mes dessins sans texte ont l’air tout nu.

VASSILIS : Parce que tes dessins, ils viennent toujours avec un petit jeu de mot... c’est quoi une légende ? Une blague ?

CLO’E : L’humour est un terrain glissant... je ne pense pas avoir un humour très affuté. Je pense que ces mots ensemble sont une chute. La chute pour moi c'est un peu ce qui lie le dessin et le texte. Il n’y a pas de dessin sans chute, et pas de chute sans texte.

VASSILIS : Moi je vois au travers des dessins que tu deviens de plus en pus critique au cours du temps de l’exposition ; j’aurai aimé que tu le sois encore plus parfois. Ma critique c’est que tu ne sois pas assez critique avec moi.

VASSILIS : En plus, tu aurais pu me rentrer dedans, pourtant, car tu me dois bien ça !

CLO’E : Je te dois de me venger ?

VASSILIS : La première fois que je t’ai vue, c’était il y a quelques années chez Robert Wilson, au Watermill Center, son laboratoire de performances à New York sur Long Island. Je me souviens bien, tous les jours je voyais cette jeune femme élancée, magnifique, marcher très élégamment, d’un bout à l’autre du Watermill. Je me disais tout le temps que tu aurais pu avoir était dessinée par Bob Wilson... sortie tout droit d’une de ses pièces de théâtre ! Tu étais un peu une énigme, je ne comprenais pas ta relation à Bob. Puis j’ai vraiment fait ta connaissance lors d’une incroyable scène théâtrale où tu pleurais. Et là, tu pleurais à cause de moi !

CLO’E : J’avais presque oublié. On a tendance à oublier les souvenirs douloureux !

VASSILIS : Mais c’était pour la cause de l’art que tu pleurais. En 2010 pour le Summer Benefit au Watermill Center, tu avais accepté le rôle principal dans une performance de Carlos Sotos pour Robert Wilson. Tu devais être assise sur une chaise haute, et un gorille devait te tourner autour et te ligoter avec une corde, jusqu’à ce que tu disparaisses. Charlie Le Mindu t'avait maquillé et coiffé, et à la toute dernière minute Bob avait demandé de rajouter un accessoire sur toi, un voile ou je ne sais quoi ! Puis le voile s’est transformé en un chapeau immense.

CLO’E : Au début, j’étais assez contente, puisque je devais être à poil, un voile me convenait alors parfaitement ! Mais le chapeau, c’était une autre histoire.

VASSILIS : Oui simplement le chapeau, qui était aussi grand que toi, devait aussi peser certainement plus lourd que toi !

CLO’E : J’ai tellement souffert, pendant ces 3 heures, j’ai cru que mon cou allait ce briser.

VASSILIS : Tu pleurais, tu faisais vraiment peine à voir. En même temps c’était assez beau…

CLO’E : Oui les larmes sortaient toutes seules, je pleurais de douleur et de peur.

VASSILIS : Je n’ai jamais compris pourquoi tu n’as rien dit, pour que l’on vienne te libérer.

CLO’E : Je pensais vivre une performance corporelle ! Je voulais me mesurer à Marina Abramovic, qui était en face de moi, et je ne voulais surtout pas décevoir Bob, je pense que je voulais qu’il voie que j’étais aussi capable d’être autre chose que l’image impeccable qu’il avait de moi. J’avais vécu une expérience similaire lors de mon tout premier été au Watermill : cette fois j’étais coincée dans un oiseau géant en carton, mais finalement pas si géant que ca… j’étouffais… en plein soleil pendant 4h avec des enfants qui m’enfonçaient des épines de pins dans les pieds.

VASSILSIS : Tu as des dessins peut-être ?

CLO’E : Oui bien sûr, j’ai aussi écrit la dessus, ça m’a fait du bien je crois ! 

VASSILIS : C’est drôle que tu dises que tu réalises que tes dessins peuvent être un exutoire, en quelque sorte, parce que moi je me suis même dit que tu dessines seule souvent, cachée un peu ? Je me suis demandé si pour toi cela n'était pas presque comme un acte sexuel.

CLO’E : Ma pratique du dessin est en effet une « grande jouissance » ! J’ai l’impression que tout s’équilibre autour de moi, je me sens légère, libre et en même temps très concentrée. Concentrée sur quelque chose qui me fait du bien. C’est aussi comme une équation mathématique que j’essaye de résoudre, c’est excitant ça non ?! Cela me procure une sensation de bien-être tout bêtement. Je ne sais pas si c’est comparable à un acte sexuel comme tu dis, j’espère pas… ce serait un peu pathétique, mais tu n’as pas complément tort, il y a quelque chose d’assez proche finalement. Sans doute plus proche dans la démarche que dans les émotions ! Je n’ai pas non plus l’impression de faire l’amour avec mes dessins… pas encore.

VASSILiS : Peut-être pour ma prochaine expo alors, car je vais aborder le thème de la sexualité...

Pour en savoir plus sur l'univers de Clo'e, rendez-vous sur son site.

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