Rencontre avec Christina Kubisch, artiste sonore

L'artiste présente Electrical Walks Paris, une balade sonore en accès libre jusqu'au 12 décembre autour de la Gaîté Lyrique.

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lundi 9 septembre 2019
Rencontre avec Christina Kubisch, artiste sonore

Pour cette rentrée, nous accueillons Electrical Walks, un parcours autour de la Gaîté Lyrique imaginé par Christina Kubisch. Grâce à un casque qu'elle a elle-même imaginé et qui met en lumière l'inaudible, elle dessine depuis une dizaine d'années des promenades sonores à la recherche des ondes électromagnétiques dorénavant omniprésentes dans l’environnement urbain. L'artiste nous présente aujourd'hui et pour la première fois sa version parisienne.

Comment vous est venue l’idée des Electrical Walks ?

Après mes études de musique, j’ai commencé à m’intéresser à l’électronique et j’ai découvert la technique de l’induction électromagnétique (en tant que principe de transmission acoustique, elle est basée sur les sons résultant de l'interaction mutuelle des champs magnétiques, NDLR). J’ai commencé à l’utiliser dans le cadre de mes installations sonores dès 1980. Je disposais des câbles électriques dans une pièce que je nourrissais de signaux. Les visiteurs écoutaient d’abord à l’aide de petits cubes contenant des bobines magnétiques et des haut-parleurs qu’il fallait garder à hauteur des oreilles lorsqu’ils s’approchaient des fils électriques. Puis j’ai développé des casques spéciaux sans fil. Le visiteur peut se promener librement, découvrir les sons qui circulent dans les câbles et créer sa propre composition en se déplaçant à son rythme dans l’espace. Chaque mouvement, même le plus léger mouvement de tête, donne lieu à différentes séquences de sons. Dans les années 90, j’ai commencé à entendre des signaux différents dans mon casque et j’ai été surprise, car ces sons, je ne les avais pas créés. Je n’ai pas tout de suite compris leur origine, et il y en avait de plus en plus. Ces signaux qui envahissaient mes installations provenaient des antennes, des téléphones portables, du Wi-Fi et de toutes ces ondes qui proliféraient. Le monde devenait de plus en plus électromagnétique.

J’ai donc imaginé un nouveau casque plus sensible, au départ pour filtrer les sons et les empêcher de polluer mes installations, mais c’était impossible. Avec cette nouvelle invention, je suis partie à Tokyo en 2003, et en déambulant dans la ville le casque sur les oreilles, j’ai fait une véritable découverte. Ces ondes électromagnétiques étaient présentes partout, Tokyo étant une ville très dense. Alvin Lucier (compositeur de musique contemporaine) était présent : je lui ai tendu les écouteurs. C'est un pionnier sur ces thématiques, il a trouvé cela fantastique et m’a encouragé à poursuivre l’exploration. C'est ainsi que j'ai débuté les Electrical Walks. Je n’avais pas besoin de créer mes propres signaux, il suffisait d’être à l’écoute de ceux qui existaient déjà. Je ne l’ai pas vraiment décidé, les ondes se sont imposées à moi, je devais trouver mon chemin dans ce monde qui changeait. Ce qui m’intéresse, c’est de voir quelque chose de familier et entendre quelque chose qui ne l’est pas. Être dans la ville, mais la voir et l’entendre différemment.

Comment fonctionnent vos casques ?

Pour l’expliquer de manière simple, ils contiennent des bobines en cuivre qui entrent en contact avec les champs électromagnétiques. Elles transforment les vibrations en signaux électriques qui deviennent audibles avec les petits haut-parleurs du casque. Il a fallu beaucoup de temps pour développer cette technologie. J’ai fait construire différents prototypes, et je suis toujours en train de développer la qualité des casques : les sons autour de nous changent sans cesse.

Vous avez commencé les Electrical Walks en 2004 : qu’est-ce qui a changé depuis ?

Les sons des villes ont énormément changé en quinze ans et ce projet conserve selon moi toute sa pertinence. Au départ, il n’y avait pas énormément d'ondes : les sons étaient analogiques, plus musicaux. Désormais, nous sommes tous hyperconnectés, il y a donc de plus en plus d’ondes autour de nous, les sons deviennent aiguisés, plus aigus, plus denses. D’autres sons ont disparu, comme le son de la télévision, qui a été remplacé par les écrans plasma. Les transports en commun ont changé aussi. Le tramway parisien, très moderne, produit des sonorités très numériques. Les vieux métros sonnent totalement différemment. Vous pouvez donc entendre l’âge des choses.

Qu'avez découvert lors de la création du parcours d’Electrical Walks Paris ?

Les petites rues du Sentier, adjacentes à La Gaîté Lyrique, sont plutôt calmes, mais dès qu’on s’approche du métro, on peut l’entendre. Quand vous vous rendez sur les grands boulevards, ou près de Châtelet, les sons se multiplient. Pour des signaux qui sortent de l’ordinaire, vous pouvez aller au Centre Pompidou. Dans le grand hall d’entrée sont présents des sons d’écrans vraiment fascinants. J’ai aussi trouvé un parking sous-terrain quasi-silencieux. Les centres commerciaux comme les Halles sont intéressants, avec les portiques des systèmes de sécurité, très rythmiques, au point que j’imagine les gens danser face à eux. Les systèmes de transport produisent des sons captivants, tout comme les éclairages publics. Certains sons sont identiques dans le monde entier (comme ceux de certains distributeurs bancaires) mais d’autres sont très mystérieux, j’en ai découvert à Paris de nouveaux, c’est le cas dans chaque ville.

Est-ce que le fait de marcher apporte quelque chose à l’écoute de tous ces sons ?

Le fait de se déplacer est très important, vous êtes immergé dans ce nouveau monde sonore qui s’ouvre à vous, vous devenez attentif, vous vous déplacez plus lentement, vous commencez alors à chasser les sons. Souvent, je vois des gens plonger dans l'écoute après quelques minutes et faire la balade à leur manière. C’est comme être au milieu d’une nouvelle planète.

Cette expérience a-t-elle modifiée votre perception de la ville et votre comportement ?

Oui, je reste par exemple instinctivement éloignée de certains endroits, parce que je sais qu’ils sont chargés en ondes électromagnétiques. J'évite les centres commerciaux et je ne prends l'avion que lorsque j'y suis obligée, en raison de la densité des ondes.

Certaines personnes disent que l’électrosensibilité n’est qu’une sensation subjective ?

C'est un sujet controversé. J’apparais dans un film qui s’appelle What we don’t see qui parle des gens électrosensibles. Dans des pays comme la Suède, la Norvège ou le Danemark, les personnes reconnues comme électrosensibles peuvent toucher une pension, parce qu'elles ne peuvent plus mener une vie normale, sortir, faire les courses. Leur seule solution est de se réfugier dans des “zones blanches" mais il y en a de moins en moins. Je pense que l'électrosensibilité risque de devenir un problème de plus en plus important avec l’intensification de la numérisation du monde. Je ne fais pas ce travail pour dire ce qui est bien ce qui est mal mais pour donner à percevoir ces ondes qui nous entourent. Et faire réfléchir à notre usage immodéré des ordinateurs, du wifi, de la 5G sans penser aux conséquences.

Que pensez-vous justement de l’arrivée de la 5G ?

La 5G est très puissante et aura un effet sur nos corps. Elle nous fera consommer de plus en plus d’électricité parce qu’elle nécessite une infrastructure très dense d’antennes. Je n’ai pas encore entendu les fréquences de la 5G pour le moment.

Considérez-vous votre travail comme politique ?

On m’a qualifié une fois d’electromagnetic whistleblower (“lanceuse d’alerte de l’électromagnétisme"). Si mon travail permet à des gens de devenir conscients de quelque chose qu’ils ne percevaient pas auparavant, il peut être considéré comme une prise de position artistique.

Electrical Walks fait partie du cycle Inaudible Matters, du 12 septembre au 12 décembre 2019, programmé par Marie Lechner et Anne Zeitz. Elle est en lien avec l'exposition "Sound Unheard", du 12 septembre au 27 octobre 2019, au Goethe Institut. Electrical Walks est co-produit avec le Goethe Institut et l'Université Rennes 2, équipe d’accueil PTAC.

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